Maria Hirniak, Analyste junior au sein du groupe de réflexion « Resurgam », spécialisé dans la région Asie-Pacifique.
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Pékin a immédiatement réagi par une rhétorique virulente et des démonstrations de force. La Chine a condamné les propos de Takaïchi comme une « provocation dangereuse », a exigé de Tokyo qu’il retire cette déclaration et a même conseillé à ses citoyens d’éviter de voyager au Japon en raison d’une prétendue menace pour leur sécurité. Tokyo, de son côté, affirme que sa politique concernant Taïwan n’a pas changé et appelle Pékin à la retenue.
Pendant ce temps, Taïwan a remercié le Japon pour son soutien et a dénoncé la réaction de la RPC comme hégémonique. La situation a créé un nouveau foyer de tension en Asie de l’Est, où Taïwan se retrouve au centre d’un bras de fer entre deux puissances majeures. Cet affrontement revêt une importance non seulement régionale mais aussi globale, car il pourrait influencer la stabilité du système international de sécurité – y compris les intérêts de l’Ukraine.
Au cœur de l’approche de la Première ministre Sanae Takaïchi face à la menace chinoise se trouve le renforcement de la politique de dissuasion. Elle a clairement averti Pékin qu’un recours à la force contre Taïwan pourrait automatiquement entraîner l’implication du Japon dans un conflit. Répondant aux questions de l’opposition au Parlement, Takaïchi a donné un exemple : si la Chine tentait de prendre le contrôle de Taïwan en utilisant des navires de guerre et des armes, cela serait considéré comme une menace directe à l’existence du Japon. Selon elle, de telles actions de Pékin pourraient créer une situation où Tokyo serait légalement contraint d’employer la force pour sa légitime défense – même sans attaque directe contre le Japon.
Cette notion juridique, dite de « situation menaçant la survie », a été introduite en 2015 lorsque le Parlement a élargi les prérogatives des Forces d’autodéfense dans le cadre de la défense collective des alliés. Cependant, jusqu’à aujourd’hui, aucun dirigeant japonais n’avait publiquement lié ce concept à Taïwan, respectant une prudente réserve sur ce scénario hypothétique. Takaïchi a brisé ce tabou en envoyant un signal sans précédent : une attaque chinoise contre Taïwan, une démocratie située à environ 110 km de l’île japonaise de Yonaguni, serait interprétée comme une menace existentielle pour le Japon.
Précisant sa position, la Première ministre a expliqué que, parmi les motifs possibles d’une réponse militaire, pourraient figurer des tentatives chinoises de bloquer Taïwan ou des attaques contre des navires américains venant en aide à Taipei. Autrement dit, dans un scénario où la Chine, en lançant une agression contre Taïwan, frapperait en même temps les forces américaines présentes dans la région (base aérienne américaine d’Okinawa, 7ᵉ flotte américaine à Yokosuka, etc.) pour empêcher l’intervention des États-Unis. Le Japon considérerait alors qu’il est indirectement attaqué et exercerait son droit à la défense collective pour soutenir un allié.
Le fait que Takaïchi ait employé le terme juridique précis de « situation menaçant la survie » souligne le sérieux de son message : ce statut ouvre la voie à l’usage légitime de la force militaire même en l’absence d’agression directe contre le Japon.
La déclaration de Takaïchi a constitué un test de détermination pour le nouveau gouvernement. À l’intérieur du pays, son geste a suscité un débat. Certains ont accusé la Première ministre d’« imprudence », estimant que lier aussi explicitement la sécurité de Taïwan à celle du Japon rompt une incertitude utile et risque de provoquer Pékin. Même son ministre de la Défense a souligné prudemment que de telles décisions doivent être prises collectivement, sur la base de toutes les informations, et non exprimées comme une opinion personnelle du Premier ministre. Takaïchi a expliqué qu’elle décrivait un « pire scénario » dans le cadre d’une réponse à une question hypothétique. Sous la pression des critiques, elle a finalement promis d’éviter de nouveaux commentaires semblables au Parlement afin de ne pas envenimer la situation.
Néanmoins, le message est clair : le Japon n’a plus l’intention d’observer en silence une possible agression chinoise contre Taïwan. Désormais, la stratégie de Tokyo repose sur une communication préventive ferme adressée à Pékin, appuyée par un renforcement de ses propres capacités et de ses engagements alliés.
Pékin officiel a accueilli la nouvelle position du Japon avec une extrême hostilité. Les autorités chinoises sont passées à une contre-offensive diplomatique et informationnelle, cherchant à contraindre Tokyo à modifier sa rhétorique. Le ministère des Affaires étrangères de la RPC a accusé Sanae Takaïchi de tenir des « déclarations erronées et dangereuses qui portent atteinte à l’intégrité territoriale de la Chine et promeuvent une intervention militaire », en répétant le mantra selon lequel Taïwan est une affaire intérieure de la RPC. Le représentant chinois Lin Jian a, sur un ton quasi-ultimatif, exigé du Japon qu’il « cesse ses provocations, ne franchisse pas les lignes rouges et n’emprunte pas la voie erronée ». Parallèlement, des diplomates d’un autre niveau ont aussi été mobilisés : le consul général de la RPC à Osaka a littéralement menacé sur les réseaux sociaux de « trancher le cou sale qui dépasse », en visant le Japon.
La guerre diplomatique a elle aussi pris de l’ampleur. Pour la première fois depuis deux ans, la Chine a convoqué « sur le tapis » l’ambassadeur du Japon et lui a adressé une « protestation résolue » au sujet des déclarations de Takaïchi. En réponse, le ministère japonais des Affaires étrangères a à son tour convoqué l’ambassadeur de la RPC et lui a remis une note de protestation contre les propos non diplomatiques du consul chinois. Pékin s’est publiquement indigné du fait que la position de Tokyo violerait l’esprit de la Déclaration commune de 1972 (lorsque le Japon a reconnu le gouvernement de la RPC comme seul gouvernement légitime de la Chine et « comprend et respecte » la position de Pékin concernant Taïwan). Bien que le gouvernement japonais ait assuré qu’il respecte les accords des années 1970 et qu’il souhaite un règlement pacifique de la question taïwanaise, la partie chinoise a insisté sur le retrait officiel des propos de Takaïchi. Comme la Première ministre japonaise n’a pas l’intention de le faire, le conflit est arrivé dans une impasse, et Pékin a décidé de faire monter les enchères.
À la pression politique, la Chine a ajouté une démonstration de force dans la région. Immédiatement après l’éclatement du scandale, Pékin a annoncé la tenue de tirs réels en mer Jaune, près de ses côtes – manifestement comme signal de sa détermination à agir. Quelques jours plus tard, des navires de patrouille de la garde côtière chinoise sont entrés dans les eaux territoriales des îles disputées Senkaku (Diaoyudao) en mer de Chine orientale. Ces îlots inhabités sont contrôlés par le Japon, mais revendiqués par la Chine, et des incidents s’y produisent depuis longtemps – cependant, leur recrudescence actuelle est directement liée au différend autour de Taïwan. La partie chinoise a déclaré que les « patrouilles visant à garantir ses droits » autour de ces îles sont légales sur son territoire « souverain ».
Dans le même temps, des drones chinois ont été repérés à proximité des frontières japonaises. Le 16 novembre, le Japon a notamment fait décoller des avions de chasse pour intercepter un drone chinois après que celui-ci eut survolé la zone entre Taïwan et l’île de Yonaguni (le point le plus occidental du Japon). Le ministère taïwanais de la Défense a également signalé l’apparition de trois drones militaires chinois qui évoluaient dans la zone située entre Taïwan et les îles japonaises au nord-est, s’approchant précisément de Yonaguni. Même si de tels survols s’étaient déjà produits auparavant, le fait de les effectuer délibérément en ce moment montre que Pékin veut rappeler à Tokyo la vulnérabilité de ses territoires éloignés.
La RPC a aussi utilisé des leviers économiques de pression. Le ministère chinois de la Culture et du Tourisme a publié un avertissement invitant les citoyens de la RPC à s’abstenir de voyager au Japon, en évoquant une « situation instable » et un prétendu accroissement des sentiments antichinois. Plusieurs grandes compagnies aériennes chinoises ont annoncé qu’elles rembourseraient gratuitement les billets pour le Japon ou permettraient de changer de destination. De telles mesures n’interdisent pas directement les voyages, mais créent une atmosphère de peur et peuvent porter un coup sérieux à l’industrie touristique japonaise.
Les économistes rappellent que, lors de la précédente crise dans les relations bilatérales (déjà à propos des Senkaku, en 2012), le flux de touristes chinois vers le Japon avait chuté de 25 %, ce qui avait coûté au pays environ un demi-point de croissance économique annuelle. Aujourd’hui, la situation pourrait se répéter, voire s’aggraver, compte tenu de la dépendance plus forte de certains secteurs de l’économie japonaise vis-à-vis du marché chinois. En outre, Pékin a commencé à viser aussi le secteur de l’éducation : les autorités chinoises ont recommandé à leurs étudiants de « bien réfléchir » avant de partir étudier au Japon en raison d’une situation prétendument dangereuse.
La rhétorique dure de Sanae Takaïchi s’accompagne de changements réels dans la politique de défense du Japon. Bien avant son arrivée au pouvoir, Tokyo avait pris le cap d’un renforcement substantiel de ses capacités militaires en réponse à la montée de la menace venant de la Chine et de la Corée du Nord. En 2022-2023, le gouvernement précédent a approuvé une Stratégie de sécurité nationale mise à jour, où la Chine est explicitement qualifiée de « défi stratégique sans précédent » pour le Japon, et a décidé de doubler le budget de la défense pour le porter à 2 % du PIB en cinq ans. Il s’agit d’une mesure révolutionnaire pour un pays qui, pendant des décennies, respectait une limite informelle d’1 % du PIB pour la défense.
L’un des éléments clés de la stratégie de dissuasion de la Chine est le renforcement de la défense des îles du sud-ouest du Japon, situées à proximité de Taïwan. Il s’agit de l’archipel Nansei (Okinawa et des îles plus petites), notamment Yonaguni, Miyako, Ishigaki, etc. Ces dernières années, le Japon y a considérablement renforcé sa présence militaire. À Yonaguni, une nouvelle base des Forces d’autodéfense a été ouverte en 2016, dotée d’une station radar pour la surveillance de la situation, ainsi que d’unités de guerre électronique et d’observation. En 2023-2024, des batteries de systèmes de défense antiaérienne Patriot PAC-3 pour la défense antimissile ont été déployées sur les îles voisines d’Ishigaki et de Miyako. Il est maintenant prévu de déployer à Yonaguni de nouvelles unités équipées de missiles de longue portée – l’extension du petit aérodrome et du port local est en cours pour pouvoir accueillir des navires et des avions militaires plus grands.
En pratique, cette minuscule communauté insulaire (moins de 1 500 habitants) est en train de se transformer en avant-poste en cas de crise autour de Taïwan, malgré les controverses au sein de la population locale au sujet de la militarisation de l’île. Selon la formule percutante de certains journalistes, cet ancien paradis exotique pour plongeurs et touristes est devenu une « forteresse militaire » en première ligne d’un conflit potentiel. Cela illustre clairement le déplacement de la doctrine de défense japonaise : la priorité est donnée à la direction sud-ouest, alors qu’auparavant l’attention principale se portait sur les menaces au nord (Russie) et, de manière générale, sur la protection des grandes îles principales.
Des soldats des Forces terrestres d’autodéfense du Japon se tiennent devant la porte d’entrée de leur base sur l’île habitée la plus occidentale du Japon, à Yonaguni, préfecture d’Okinawa, le 26 octobre 2021. Source : Reuters
Les forces japonaises s’entraînent activement à des scénarios possibles autour de Taïwan, en étroite coordination avec les États-Unis. En octobre 2025, de vastes exercices conjoints Resolute Dragon ont eu lieu dans les îles Nansei avec la participation du corps des Marines américains, au cours desquels on a exercé le déploiement d’unités américaines de missiles sur de petites îles afin de dissuader la flotte de l’Armée populaire de libération (armée de la RPC). Les États-Unis déploient dans ces îles de nouveaux systèmes radar et envisagent de les doter de missiles antinavires, intégrés dans un réseau commun avec les forces japonaises.
Ainsi se forme une ligne de défense unifiée du « premier chapelet d’îles » – du Japon, via Taïwan, jusqu’aux Philippines – destinée à maintenir la flotte et l’aviation chinoises au plus près du continent. Tokyo comprend que, sans le territoire et les infrastructures japonaises, la défense efficace de Taïwan par les États-Unis serait extrêmement difficile. Les bases situées au Japon (en particulier à Okinawa et Kyushu) sont irremplaçables pour le déploiement et le soutien logistique des forces américaines en cas de conflit prolongé autour de Taïwan.
C’est pourquoi le commandement japonais se prépare à agir comme un front uni avec les États-Unis : comme l’a noté l’un des analystes, « aucun conflit à propos de Taïwan ne peut rester local – il deviendra immédiatement un conflit sino-japonais-américain ». En tenant compte de cela, au cours de l’année écoulée, le Japon et les États-Unis ont révisé leurs plans opérationnels en cas de « situation d’urgence autour de Taïwan », ont créé un groupe bilatéral de coordination et ont mené une série de jeux de guerre de poste de commandement afin de répartir clairement les rôles sur le théâtre des opérations. Le Pentagone compte sur le fait que les Japonais prendront à leur charge la couverture des flancs, le soutien logistique des opérations autour de Taïwan, ainsi que la défense du territoire japonais lui-même contre d’éventuelles frappes de la Chine.
La démonstration de force actuelle autour de Taïwan montre à quel point l’équilibre précaire entre deux géants asiatiques peut être dangereux. D’un côté, la position claire du Japon vise à dissuader toute aventure chinoise : Pékin comprend désormais qu’une attaque contre Taïwan entraînerait presque certainement une guerre avec le Japon (et donc avec les États-Unis), transformant le conflit en affrontement régional de grande ampleur. Cela augmente le coût potentiel pour la RPC et peut pousser sa direction à réfléchir à deux fois avant d’employer la force.
Les analystes occidentaux estiment que Takaïchi « a rendu service à tout le monde en tempérant l’arrogance chinoise », car sa franchise renforce le statu quo. La position de Taïwan va dans ce sens : les autorités de l’île ont salué les déclarations de Takaïchi, les qualifiant de signal fort de soutien face aux ambitions agressives de la RPC. Pour Washington aussi, il est avantageux que Tokyo partage le fardeau de la dissuasion : des responsables américains avaient officieusement encouragé le Japon à adopter une position moins ambiguë sur Taïwan, et il semble que ce soit désormais le cas. Ainsi, l’alliance des démocraties dans la région indo-pacifique se consolide, envoyant à Pékin un message d’unité.
D’un autre côté, les risques d’escalade ont augmenté. La Chine multiplie déjà les manœuvres dangereuses — vols de drones, entrée de navires armés de la garde côtière dans des eaux disputées — qui ne constituent pas techniquement des actes de guerre mais pourraient facilement provoquer un incident. Ainsi, une collision accidentelle entre un navire chinois et un patrouilleur japonais près des Senkaku, ou encore la chute d’un drone abattu dans une zone contestée, pourrait déclencher une crise. Les deux parties sont actuellement très sensibles : les militaires chinois ont reçu l’ordre de réagir fermement aux « provocations », tandis que les Forces d’autodéfense japonaises doivent défendre le territoire et empêcher toute violation de souveraineté. Cela crée une situation où une erreur de pilotage ou de navigation pourrait avoir des conséquences disproportionnées.
Le canal diplomatique pour réduire la tension semble peu efficace — aucune rencontre de haut niveau n’est prévue pour l’instant (la partie chinoise a refusé un entretien entre Takaïchi et le Premier ministre du Conseil d’État Li Qiang lors du G20). Bien que les deux pays affirment que les canaux de communication sont « ouverts », ils échangent surtout des exigences, et non des compromis. Cela signifie que la tension pourrait persister des mois, voire des années, jusqu’à ce que l’un fasse un pas vers l’autre ou, dans le pire des cas, jusqu’à ce qu’une crise éclate en un incident plus grave.
Les conséquences économiques de ce bras de fer sont également inquiétantes. La vulnérabilité des interdépendances économiques est apparue dans la réaction des marchés : à Tokyo, les actions des entreprises touristiques et de distribution ont chuté après les annonces d’un possible effondrement du tourisme chinois (certaines chaînes de magasins ont perdu plus de 10 % en un jour). Les entreprises japonaises sont prises en étau : d’un côté, elles redoutent des sanctions ou des boycotts informels de la part de la Chine (comme en 2010 et 2012), et de l’autre, leur propre gouvernement restreint de plus en plus la coopération technologique avec la RPC pour des raisons de sécurité nationale.
Si la confrontation se prolonge, les entreprises japonaises devront accélérer la « diversification » de leurs sites de production et chaînes d’approvisionnement afin de réduire leur dépendance aux usines et au marché chinois. Cela s’inscrit dans la tendance au « découplage » économique, mais pourrait aussi frapper l’économie régionale dans son ensemble. Dans un contexte où le monde se remet encore de la pandémie et des effets de la guerre totale en Ukraine, un conflit majeur ou une longue guerre froide en Asie de l’Est pourrait provoquer une récession mondiale ou des turbulences financières.
La dynamique militaire est elle aussi préoccupante. Sous la direction de Xi Jinping, la Chine modernise rapidement son armée et ne cache pas se préparer à un scénario d’action armée contre Taïwan d’ici 2027 (selon les informations américaines, un tel ordre a été communiqué aux forces chinoises). Bien que de nombreux experts considèrent cette date davantage comme un signal politique interne que comme un véritable échéancier, la fenêtre d’opportunité pour une réunification pacifique se rétrécit du point de vue de Pékin. Taïwan s’intègre de plus en plus dans une coalition mondiale de démocraties, reçoit des armes occidentales et, depuis l’exemple ukrainien, renforce sa défense et sa détermination. La Chine pourrait conclure que l’attentisme ne fait que rendre une action militaire plus difficile. De son côté, la fermeté du Japon, bien qu’elle freine Pékin, pourrait à long terme accélérer sa décision d’agir avant que la puissance militaire américano-japonaise ne devienne trop imposante.
Quoi qu’il en soit, le rôle du Japon est désormais clairement défini : il n’est plus un spectateur dans la question taïwanaise, mais un acteur clé dont la position et les actions influenceront directement l’évolution de la situation.
Rencontre de Sanae Takaïchi avec le conseiller présidentiel taïwanais Lin Hsin-yi lors de l’APEC 2025. Source : RTI
La situation en Asie de l’Est comporte des menaces potentielles pour l’Ukraine. Le risque le plus évident est la diversion de l’attention et des ressources des États-Unis et de leurs alliés en cas d’escalade autour de Taïwan. Par exemple, les États-Unis pourraient augmenter les livraisons d’armes modernes à Taïwan et au Japon, tandis que les capacités disponibles pour l’Ukraine diminueraient. Déjà aujourd’hui, une part importante de l’US Navy et de l’US Air Force est concentrée dans le Pacifique à cause du facteur chinois – ce sont des moyens et des budgets qui pourraient renforcer la dissuasion de la Russie en Europe, mais qui sont contraints de contenir la Chine. Si la situation s’aggrave, le front ukrainien pourrait perdre en priorité aux yeux de l’opinion publique occidentale : les médias parleraient davantage de l’affrontement entre deux géants économiques (la RPC et le Japon/les États-Unis), et la guerre contre la Russie passerait au second plan, compliquant les efforts de l’Ukraine pour rester au centre de l’attention et motiver ses partenaires.
Une autre menace est le renforcement de la coopération entre Moscou et Pékin en réaction à la pression exercée par leurs adversaires communs. Si la Chine perçoit une menace militaire croissante de la part du duo États-Unis–Japon, elle pourrait être plus encline à se ranger ouvertement du côté de la Russie dans son affrontement avec l’Occident. Théoriquement, cela pourrait se traduire par une aide militaire plus importante à Moscou. Par exemple, dans le but d’affaiblir ses concurrents occidentaux, Pékin pourrait commencer à fournir secrètement à la Russie des munitions ou des technologies, en calculant que cela mobilisera davantage de forces de l’OTAN en Europe et les détournera de l’Asie.
Par ailleurs, toute crise majeure en Asie frappera l’économie mondiale, et donc, indirectement, l’Ukraine. Si, par exemple, les hostilités ou un blocus perturbent la navigation en mer de Chine méridionale ou dans le détroit de Taïwan, les chaînes d’approvisionnement mondiales – des micro-puces au pétrole – en souffriront. Cela pourrait déclencher une nouvelle vague d’inflation, une baisse de la production et des pénuries de biens. Pour l’Ukraine, dont l’économie est déjà affaiblie par la guerre, un nouveau choc global signifierait moins d’opportunités d’exportation, moins d’investissements et une aide financière plus limitée. Aujourd’hui déjà, le budget ukrainien dépend de l’aide internationale, rendue possible en grande partie par une relative stabilité de l’économie mondiale. Une crise globale provoquée par un conflit en Asie pourrait pousser les donateurs à revoir leurs priorités. De plus, la Chine est un marché et une source de financement gigantesques pour de nombreux pays : si l’Occident entre en confrontation ouverte avec Pékin, certains États pourraient choisir de rester à l’écart ou faire pression sur l’Ukraine et la Russie pour qu’elles mettent plus rapidement fin à leur guerre, afin de libérer des ressources pour faire face à une menace jugée plus grande.
Il existe toutefois aussi des opportunités pour l’Ukraine dans le contexte de l’affrontement sino-japonais. Tout d’abord, l’Ukraine peut compter sur un renforcement de ses relations avec le Japon en tant que partenaire stratégique. Face aux menaces croissantes venant de la Chine, Tokyo recherche plus activement des alliés et des partenaires partageant les mêmes valeurs. L’Ukraine, qui résiste à l’agression russe – « ami asiatique » de la RPC – est perçue au Japon avec beaucoup de compassion et de respect. Kyiv peut en tirer parti pour approfondir la coopération bilatérale – par exemple, inviter les investissements japonais dans la reconstruction, convenir de la participation de spécialistes japonais au renforcement de la cybersécurité ukrainienne ou de la lutte contre la désinformation (domaines dans lesquels le Japon dispose d’une expertise et où il subit lui aussi des cyberattaques et de la propagande en provenance de la Chine).
La coopération militaro-technique peut être particulièrement prometteuse. Le Japon a jusqu’ici imposé des restrictions très strictes à l’exportation d’armes, mais il commence progressivement à les assouplir : il a d’abord autorisé l’exportation de matériel défensif (par exemple, des véhicules, des drones), et à partir de 2024, il envisage de permettre l’exportation d’armements défensifs létaux à ses alliés. L’Ukraine pourrait devenir l’un des premiers bénéficiaires des technologies de défense japonaises si Tokyo juge qu’en agissant ainsi, il aide non seulement Kyiv, mais affaiblit aussi la machine militaire russe, qui détourne l’Occident de l’Asie. Par exemple, des drones-kamikazes japonais ou des systèmes de guerre électronique pourraient être utiles sur le front ; en même temps, leur emploi contre des objectifs russes fournirait au Japon une expérience précieuse (puisque l’armée russe utilise de nombreuses méthodes que la Chine pourrait potentiellement reprendre). Bien sûr, cela comporte des nuances diplomatiques : une livraison directe d’armes à l’Ukraine pourrait pour l’instant être perçue par Pékin comme le franchissement d’une « ligne rouge » par le Japon, mais si la menace chinoise continue de croître, les Japonais pourraient finir par ne plus tenir compte du mécontentement de la RPC.
D’un point de vue géopolitique, la situation autour du Japon et de la Chine ouvre à l’Ukraine un espace pour une diplomatie à plusieurs vecteurs. Kyiv peut continuer à maintenir un certain équilibre dans ses relations avec Pékin, en tirant parti de la crainte chinoise de voir l’Ukraine se rapprocher ouvertement d’une coalition antichinoise. La Chine cherche aujourd’hui à éviter une victoire totale des États-Unis et de leurs alliés – ni en Ukraine, ni dans un éventuel conflit autour de Taïwan. Cela peut encourager Pékin à conserver au moins une neutralité relative vis-à-vis de l’Ukraine (au minimum, à ne pas livrer d’armes à la Russie). L’Ukraine peut souligner auprès de la Chine sa gratitude pour certaines initiatives de paix et pour l’aide humanitaire, tout en mettant en avant qu’elle ne prend pas position sur la question taïwanaise. Une telle neutralité prudente permet à l’Ukraine d’éviter de devenir une cible politique pour la RPC. Parallèlement, elle peut entretenir avec le Japon des relations étroites « en coulisses », sans mettre excessivement en avant leur dimension antichinoise. Par exemple, la coopération en matière de cybersécurité ou d’armements peut être présentée publiquement comme générale, non dirigée contre des tiers.
Enfin, il faut garder à l’esprit que les objectifs stratégiques des régimes agressifs sont interconnectés. Le succès ou l’échec de la Chine sur le dossier taïwanais influencera les plans de la Russie concernant l’Ukraine, et inversement. L’Ukraine a donc objectivement intérêt à la réussite de la stratégie de dissuasion en Asie. La position ferme du Japon, soutenue par ses alliés, est en réalité le prolongement de la lutte globale pour la primauté du droit international, dont fait partie le combat de l’Ukraine. La diplomatie ukrainienne a déjà exprimé son soutien au Japon dans ses différends territoriaux avec la Russie (îles Kouriles) ; pourquoi ne pas soutenir aussi le droit du Japon à la défense en cas d’agression de la RPC ? D’autant plus que le Japon prend en quelque sorte la défense d’un voisin plus faible (Taïwan) face à un adversaire plus puissant. Cela fait écho de manière frappante à notre propre situation. Certes, l’Ukraine n’aura pas à intervenir directement, mais la dimension morale et politique est importante.
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