Photo: CSTO
Le 19 juin 2025, la ville de Tcholpon-Ata, au Kirghizistan, a accueilli une nouvelle réunion du Comité des secrétaires des Conseils de sécurité de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). L’événement a réuni des représentants des ministères et institutions concernés du Bélarus, du Kazakhstan, du Kirghizistan, de la Moscovie, du Tadjikistan, du Centre antiterroriste de la CEI, du Secrétariat de l’OTSC, ainsi qu’un groupe d’officiers de l’état-major interarmées de l’Organisation.
Quels sujets ont-ils abordés ?
Les questions du terrorisme et de l’extrémisme sont à l’ordre du jour de chaque réunion. Le trafic de stupéfiants, en revanche, est devenu un sujet particulièrement sensible aujourd’hui, notamment en Asie centrale. Les pays de la région ne disposent pas de ressources suffisantes pour maîtriser seuls ce phénomène et comptent sur les moyens que le Kremlin est prêt à mobiliser.
En ce qui concerne de trafic de drogue dans les pays de l'OTSC une recherche préliminaire d’articles a permis d’identifier, au cours du dernier mois, une inquiétude concernant la croissance du trafic de drogue transfrontalier, liée aux activités de groupes opérant dans le nord de l’Afghanistan (distincts des talibans).
Le Taliban a adopté une position ferme visant à réduire le trafic de drogue depuis le pays, ainsi que la culture de plantes narcotiques. Par conséquent, une partie des flux (notamment la consommation intérieure) ayant été bloquée, le trafic s’est réorienté vers les régions nord de l’Afghanistan, les moins contrôlées, puis vers les pays d’Asie centrale et la Moscovie. Les États d’Asie centrale considèrent les relations cordiales entre le Kremlin et le Taliban comme une opportunité d’attirer l’attention des autorités afghanes sur ce problème.
La Moscovie a fait de ce sujet un levier central pour discréditer l’Ukraine. Le vice-secrétaire du Conseil de sécurité de Moscovie, Alexeï Chevtsov, a déclaré que les services spéciaux ukrainiens, avec le soutien de l’Occident, avaient intensifié les cyberattaques contre le Kremlin et les pays de l’OTSC.
Selon lui, rien qu’en 2024, le nombre de délits informatiques en Moscovie a augmenté de 13 %, dépassant les 765 000 cas.
Le message principal que la délégation moscovite tentait de construire était que « le problème ukrainien est un problème commun », puisque « les pays de l’OTSC sont également visés ».
Pour faire face à ces menaces, le Kremlin a appelé à une utilisation accrue du Centre de coordination consultatif pour la réponse aux incidents informatiques :
« L’expansion de la criminalité informatique sur le territoire russe est largement due à l’intensification des activités des services spéciaux ukrainiens. Sous la supervision du Service de sécurité d’Ukraine et avec la participation de spécialistes occidentaux, plus de 1 000 centres d’appels ont été créés sur le territoire ukrainien, dédiés à l’extorsion d’argent. Ces centres commencent de plus en plus à agir contre d’autres pays, y compris des États membres de l’OTSC.»
Toujours selon Chevtsov, des cybercentres opérant contre la Moscovie sous le patronage de services de renseignement occidentaux sont actifs en Allemagne, au Royaume-Uni, en Finlande, en Estonie et en Lettonie.
« En 2024, le nombre de délits informatiques a augmenté de 13 % et a dépassé les 765 000 cas. La plupart visaient des actes frauduleux contre des citoyens russes et la création de canaux de distribution de drogues », a-t-il ajouté.
C’est un autre sujet important abordé lors de la réunion. Le secrétaire du Conseil de sécurité du Tadjikistan, Yusuf Rakhmon, a présenté la mise en œuvre de la première phase du Programme interétatique ciblé de l’OTSC pour renforcer la frontière entre le Tadjikistan et l’Afghanistan (étroitement liée à la question du “trafic de drogue” évoquée plus haut).
La Moscovie cherche à établir des relations amicales avec les talibans, mais malgré cela, elle œuvre au renforcement des frontières, y compris par le biais de pays tiers. Cependant, selon notre analyse, cela est principalement motivé par le volume important de drogue en provenance d’Afghanistan.
Quel est le contenu de cette première phase de renforcement des frontières?
Elle se concentre sur l’inventaire et l’évaluation de l’état actuel des frontières, ainsi que sur la planification de la construction de nouvelles infrastructures et la rénovation des postes existants. Sont également prévus : la fourniture de systèmes de vidéosurveillance, de drones et d’équipements de communication.
Il est évident que la Moscovie exploite le risque de “trafic de drogue depuis l’Afghanistan“ pour renforcer sa présence à travers “des services de sécurité“, comme elle le fait également avec les gouvernements africains.
Fondamentalement, la Moscovie est intéressée par un trafic de drogue contrôlé vers les pays d’Asie centrale, car cela accroît la demande de ses services sécuritaires. Mais ce trafic doit rester suffisamment maîtrisé pour ne pas atteindre la Moscovie, ou bien n’y parvenir que via des canaux sous contrôle étroit.
En complément, les participants ont abordé la coordination politico-militaire. Plusieurs documents ont été signés, notamment un Plan de développement de la coopération militaire pour la période 2026–2030. Ce document doit définir comment les pays de l’OTSC se prépareront ensemble à relever les défis futurs.
Ce plan est partiellement confidentiel, et son contenu n’est pas publié en détail.
Les informations disponibles se limitent à des déclarations générales sur les objectifs et axes d’action, à savoir :
Organisation régulière d’exercices militaires conjoints ;
Modernisation des équipements et des armements des Forces collectives de réaction rapide de l’OTSC ;
Renforcement de la coordination entre services de renseignement des États membres ;
Développement de systèmes de cybersécurité et de lutte contre les menaces informationnelles.
Le 18 juin, à la veille de la réunion principale, une rencontre du groupe de travail sur la guerre électronique (GE) s’est tenue à Tcholpon-Ata. Elle était présidée par le chef des troupes de guerre électronique des forces armées de Moscovie, le général-lieutenant Youri Lastochkine. Le Kirghizstan était représenté par le premier vice-ministre de la Défense, le général-major Erlis Terdikbaïev.
Lors de cette réunion, les participants ont souligné que les guerres modernes dépendent de plus en plus des technologies. Le chef d’état-major conjoint de l’OTSC, Andreï Serdioukov, a déclaré que l’expérience des campagnes militaires russes montre que les drones, contrôlés par radio ou satellite, représentent une menace sérieuse. Pour y faire face, il est nécessaire de développer des systèmes de guerre électronique.
Les participants ont discuté des moyens de moderniser la base réglementaire de l’OTSC dans ce domaine et ont partagé leur expérience d’utilisation de la GE.
La rhétorique développée vise à souligner l’intention du Kremlin de contourner les sanctions par le biais de pays tiers en mettant «en avant les risques technologiques» et «en incitant à une coopération technologique».
L’objectif est d’arriver à un point où les pays d’Asie centrale accepteraient volontairement, et non sous pression, une coopération qui impliquerait une production conjointe favorable à Moscou ainsi qu’un soutien au contournement des sanctions.
Parallèlement aux événements au Kirghizstan, du 17 au 19 juin, des négociations d’état-major se sont déroulées au Tadjikistan concernant la préparation de deux grands exercices de l’OTSC prévus pour l’automne 2025 :
“Fraternité indéfectible-2025” : exercice annuel de maintien de la paix sous l’égide de l’OTSC, qui aura lieu cette année sur le site d’entraînement de Fakhrabad au Tadjikistan. L’objectif principal est de simuler les opérations des Forces collectives de maintien de la paix dans une zone de crise.
Selon le scénario, un conflit interne éclate dans un pays hypothétique, déclenchant une mission de paix de l’OTSC. Les unités des États membres auront pour tâches la protection des infrastructures, les patrouilles, l’escorte de convois humanitaires, ainsi que la coordination avec l’administration locale et la population. L'exercice comprendra aussi des éléments de cybersécurité, de lutte contre la désinformation et l’anti-propagande.
“Barrière-2025” : exercices spécialisés axés sur la réponse aux menaces radiologiques, chimiques et biologiques. Ils mettront l’accent sur la gestion d’urgences impliquant des fuites de substances dangereuses, des épidémies ou des attaques terroristes utilisant des armes chimiques ou biologiques. Les participants s’entraîneront à évacuer la population, effectuer des décontaminations, établir des zones de protection et organiser l’assistance médicale.
Des représentants du Bélarus, du Kazakhstan, du Kirghizstan, de Moscovie, du Tadjikistan ainsi que du Centre antiterroriste de la CEI ont pris part aux discussions. Ils ont convenu des scénarios, de la composition des contingents et ont effectué une reconnaissance du terrain.
Il est important de prêter attention au fait que l’Arménie n’était pas représentée lors de ces réunions.
Pendant ce temps, la question de la dette impayée d’Erevan envers l’OTSC a été soulevée au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF).
Une décision sera examinée après le 31 décembre 2025, mais il reste à savoir dans quelle direction elle ira.
Le vice-ministre des Affaires étrangères de Moscovie, Alexandre Pankine, a déclaré qu’Erevan devait évaluer objectivement sa capacité à assurer sa sécurité en dehors de l’OTSC.
Une attention particulière a été portée à la cybercriminalité, en particulier à la soi-disant “trace ukrainienne” et à ses “superviseurs occidentaux”, selon la rhétorique de la délégation moscovite. Ce discours ne vise pas seulement à répondre à des préoccupations de sécurité, mais sert aussi de justification à la mise en place d’un Internet souverain, semblable à ceux de la Chine ou de la Corée du Nord.
Pour un lancement compétitif et à grande échelle de ce projet, le Kremlin souhaite impliquer les pays de sa zone d’influence, notamment ceux d’Asie centrale. Cela renforcerait son contrôle sur la région et lui permettrait de créer une bulle informationnelle autour de ces États. En échange, le Kremlin motive les régimes locaux à assurer la stabilité du régime par le biais de la capacité de contrôler la population locale grâce à un “Internet souverain” contrôlé.
Alors que d’autres régimes d’Asie centrale résistent à la proposition du Kremlin, ce qui implique également une dépendance croissante à son égard, Moscovie exagère les menaces prétendument émanant de l’Ukraine et de l’Occident pour motiver ces pays à adhérer à son projet.
Mais en général, en menaçant “une Ukraine terrible et l’Occident”, Moscou tente de consolider les membres de l’OTSC contre un “ennemi commun”.
Cela peut indiquer les volontés du Kremlin :
renforcer la légitimité son propre contrôle de l'information et du cyberespace ;
minimiser “les pertes politiques” liées au départ de l’Arménie des organes conjoints ;
et justifier leurs propres mesures de contrôle numérique de la population et convaincre d’autres États d’adopter des mesures similaires de censure.
Les attentes générales incluent une augmentation de la régulation régionale du cyberespace sous l’égide de l’OTSC, et l’imposition de nouvelles restrictions à la liberté numérique des citoyens de pays de l’OTSC.
Les tensions avec l’Arménie sont emblématiques. Le Kremlin doit soit résoudre cette situation, soit détourner l’attention. L’OTSC, en prenant l’exemple de l’Arménie, a montré que cette Organisation ne garantit pas automatiquement un soutien, même à ses membres.
Il est significatif que, malgré ses menaces, la Moscovie reporte sa décision à la fin de l’année. Cela peut indiquer une volonté d’éviter une rupture, au moins formelle — ou bien des manœuvres internes (potentiellement orchestrées par des agents prorusses) sont en cours en Arménie pour tenter de renverser le gouvernement Pachinian.
Dans l’ensemble, cela crée un précédent qui affaiblit la position de l’OTSC dans la région.
Dans une situation de la guerre contre l’Ukraine et de l’isolement dû aux sanctions, la Moscovie a un besoin urgent d’alliés. Mais surtout, elle cherche à préserver son influence dans l’espace post-soviétique.
L’OTSC reste peut-être le seul véritable instrument de “soft power” de Moscovie dans la région. C’est pourquoi le Kremlin :
investit dans une coopération politico-militaire formelle,
construit la figure de “l’ennemi commun”,
alimente l’idée d’un destin partagé face à un grand danger.
C’est une stratégie relativement efficace : le Kremlin “gère” les risques qu’il a lui-même créés, puis “vend” des solutions pour y faire face grâce à “la sécurité”.
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