Anastasiia Krugliak, Étudiante en master de Gouvernance internationale et diplomatie à Sciences Po
Des partisans lors du premier meeting de campagne de Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis, où les drapeaux tricolores flottent aux côtés de ceux de La France insoumise. Source
Pourtant, de nos jours, si dans la plupart des pays le drapeau « appartient » à tous les citoyens et coexiste avec d’autres symboles du nationalisme, dans certains il est à ce point associé aux mouvements d’extrême droite que les autres forces politiques renoncent de fait à l’utiliser. Dans cet article, on entend par « forces démocratiques » les partis libéraux, sociaux-démocrates, centristes et de droite qui acceptent les institutions démocratiques existantes, et par « extrême droite » les mouvements radicaux qui sortent du consensus démocratique.
Précisons également que le patriotisme civique ne se confond pas automatiquement avec un projet libéral ou de centre gauche. Une identité nationale saine peut parfaitement se construire sur des valeurs conservatrices ou de droite. Le problème examiné dans cet article ne concerne pas les idées de droite en tant que telles, mais précisément l’appropriation exclusive du symbole par les forces radicales.
Cette situation complique la construction d’une identité nationale fondée sur le patriotisme civique et crée un paradoxe : en cherchant à se démarquer du nationalisme ethnique, les forces démocratiques cèdent souvent d’elles-mêmes les symboles nationaux communs aux nationalistes. Cette tendance actuelle de certaines forces politiques à renoncer aux drapeaux est sans aucun doute dangereuse et, pour cette raison même, particulièrement importante à étudier.
Pour mieux comprendre ce danger, il convient d’examiner les deux principales trajectoires possibles dans l’usage du drapeau pour susciter des sentiments patriotiques : la trajectoire inclusive (favoriser le sentiment d’appartenance de tous les citoyens) et la trajectoire exclusive (s’approprier le symbole pour exclure une partie des citoyens).
Dans le premier cas, le drapeau est utilisé par pratiquement tous les citoyens, quelles que soient leurs opinions politiques, et remplit une fonction de construction de la nation, même si certains mouvements politiques, à ancrage régional ou idéologique, recourent aussi à des symboles supplémentaires. Par ailleurs, il importe de souligner la dimension postcoloniale, car certains pays voient aussi dans le drapeau un rappel de la lutte pour l’indépendance. On peut citer l’exemple de l’Ukraine où, outre le drapeau national « neutre », existent le drapeau rouge et noir de l’OUN-UPA ainsi que des drapeaux régionaux, comme celui de la Crimée.
On observe la même chose en Roumanie, où coexiste avec le drapeau national celui du Pays sicule, région de Transylvanie où vit la minorité hongroise. Pour les habitants du Pays sicule, ce drapeau exprime leur identité et leur lutte pour l’autodétermination, c’est-à-dire l’autonomie ; toutefois, le hisser sur un bâtiment public peut coûter jusqu’à 20 000 euros d’amende, ce qui fait de ce symbole l’objet d’une confrontation permanente avec les autorités roumaines. Parallèlement, la Roumanie connaît aussi le pôle opposé de cette lutte symbolique : la croix celtique, qu’utilise aujourd’hui ouvertement comme principal symbole le mouvement d’extrême droite Noua Dreaptă (des néofascistes qui se considèrent comme les héritiers de la Garde de fer). Dans ces cas, à côté du symbole national inclusif, existent des drapeaux alternatifs servant à défendre une identité régionale, idéologique ou ethnique. Mais le drapeau national ne conserve pas partout ce statut neutre : ici et là, la situation suit un tout autre scénario, et le drapeau national lui-même se trouve monopolisé par un seul camp politique. C’est ce scénario que nous examinerons à présent.
Dans le modèle alternatif, le drapeau national devient progressivement le symbole avant tout des forces d’extrême droite, qui l’utilisent pour encourager un patriotisme aveugle fondé sur le nationalisme ethnique. Il est important de souligner que, si le phénomène d’appropriation du drapeau par un camp politique a des précédents historiques (par exemple l’Allemagne de Weimar ou le drapeau confédéré aux États-Unis), sa forme actuelle — le refus systématique des adversaires de l’extrême droite d’utiliser le drapeau national en réaction à l’usage qu’en fait l’extrême droite — est une tendance relativement nouvelle et encore insuffisamment étudiée. L’un des marqueurs de cette tendance est le fait que se multiplient dans l’espace médiatique des déclarations de politologues, de journalistes et de responsables politiques sur ce sujet. On peut également considérer comme marqueurs les mesures concrètes (législatives et autres) prises par divers acteurs pour contrer cette tendance, comme la restriction de l’usage du drapeau anglais dans l’Oxfordshire, qui sera expliquée plus loin.
Il convient de préciser que l’analyse se limite aux démocraties occidentales consolidées, car c’est là que la combinaison d’une forte diversité issue de l’immigration, d’une réflexion postcoloniale/postmilitariste et d’un système partisan polarisé crée les conditions du paradoxe décrit. Dans d’autres régions du monde, le conflit autour des symboles nationaux obéit à une autre logique structurelle. Parmi les démocraties occidentales où l’on peut observer une radicalisation idéologique similaire du drapeau par des groupes de droite et d’extrême droite figurent notamment les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne, la Pologne et la France. Certains de ces pays méritent un examen plus détaillé.
Aux États-Unis, depuis à peu près le premier mandat de Trump, le drapeau est de plus en plus associé au milieu conservateur et aux républicains, qui l’utilisent abondamment dans divers contextes. Qui plus est, certains mouvements évangéliques vont jusqu’à lui vouer, en un sens, un véritable culte, par exemple lors de prières hebdomadaires au pied du mât de l’école. Ce phénomène est décrit par l’ancien pasteur devenu spécialiste des religions Onishi dans son ouvrage Preparing for War.
Dans le même temps, c’est précisément à cause de cette tendance qu’une grande partie des libéraux américains utilise de moins en moins le drapeau, ce qui renforce encore son association avec la droite. À titre d’illustration, on peut citer Elissa Slotkin, sénatrice démocrate, qui a déclaré que les démocrates ont aujourd’hui une image de « wokes » faibles et qu’ils « doivent reconquérir le drapeau ». Comme l’a relevé l’animateur Bill Maher dans son émission Real Time with Bill Maher, la plupart des démocrates ont honte d’être américains (et donc honte du drapeau). En revanche, les démocrates, pour des raisons de politique intérieure, utilisent assez souvent le drapeau américain en combinaison avec celui de leur parti et avec les drapeaux LGBT ou palestinien. Autrement dit, aujourd’hui aux États-Unis, en accrochant le drapeau du pays devant sa maison ou en portant un vêtement à son effigie, on affiche son soutien au mouvement MAGA, qu’on le veuille ou non. Pourtant, MAGA et les républicains ont bon nombre de drapeaux qui leur sont propres, mais ils ont néanmoins, dans une certaine mesure, « monopolisé » le drapeau américain. Cela leur permet de se présenter comme des patriotes, à la différence des démocrates.
Un partisan de Trump hisse le drapeau américain à l’envers à côté d’un drapeau « Let’s Go Brandon » pour protester contre le verdict. Source
Comme aux États-Unis, certains responsables politiques et médias appellent la gauche à rendre au drapeau sa neutralité d’antan. Cette idée est exprimée par exemple par London Economic, dans l’article « L’extrême droite s’est approprié notre drapeau ; il est temps de le reprendre ». Malheureusement, la gauche et le centre adoptent parfois une approche plutôt contre-productive en interdisant aux « patriotes » d’extrême droite d’accrocher librement des drapeaux – faisant ainsi, en quelque sorte, du drapeau le symbole de l’extrême droite et de ses idées. C’est ce qui s’est produit, par exemple, dans l’Oxfordshire, où le conseil, composé majoritairement de libéraux-démocrates, a décidé de restreindre l’affichage des drapeaux anglais et britanniques sur les lampadaires et autres équipements routiers.
Les drapeaux ne sont pas apparus spontanément dans l’Oxfordshire : ils faisaient partie d’une campagne en ligne qui, depuis l’été 2025, appelait à accrocher massivement les drapeaux britannique et anglais sur les lampadaires, les ponts et les ronds-points de toute l’Angleterre. Si les organisateurs présentaient l’opération comme une manifestation de patriotisme, une grande partie des observateurs et des études sociologiques associaient la campagne à des sentiments anti-immigrés, et sa coordination comme sa diffusion passaient largement par des réseaux de droite et d’extrême droite. Le conseil a d’abord ouvertement qualifié la pose de ces drapeaux d’« acte d’intimidation » créant un environnement dangereux et hostile pour une partie des habitants. Mais lorsque l’affaire a été portée devant la Haute Cour, l’argumentation s’est limitée à l’occupation sans autorisation de l’infrastructure routière, aux risques pour la sécurité routière et au harcèlement des agents — et c’est sur ces fondements juridiquement recevables que le tribunal a prononcé, en juillet 2026, une injonction définitive valable un an.
Dans le même temps, certains territoires du pays où le parti Reform a remporté les élections locales sont couverts de ces drapeaux, ce qui souligne le contraste entre les localités. Il s’agit d’une politique délibérée : après sa victoire aux élections locales de mai 2025, le parti a annoncé que seuls l’Union Jack, la croix de Saint-Georges et les drapeaux des comtés seraient autorisés sur les bâtiments publics des conseils qu’il contrôle. Tous les autres, y compris le drapeau ukrainien et le drapeau des fiertés, doivent être retirés. Cette politique dépasse déjà le stade des déclarations : en septembre 2026, par exemple, le conseil de Kirklees, dirigé par Reform, a mis en œuvre cette disposition en interdisant les drapeaux des fiertés sur les bâtiments du conseil.
Ainsi, tandis que dans certaines régions on réduit délibérément le drapeau à un symbole national unique et uniformisé en évinçant toute symbolique alternative, dans d’autres la société civile évite au contraire presque entièrement le drapeau national — ces deux extrêmes nuisent tout autant à l’idée du drapeau comme symbole commun et inclusif. Le problème est encore aggravé par le fait que les militants qui accrochent massivement des drapeaux se soucient souvent peu de leur état par la suite : ils restent suspendus même déchirés, délavés et salis. Cela donne un spectacle visuel fort peu flatteur et, par conséquent, ne fait que renforcer l’association du drapeau avec la marginalité du mouvement qui l’utilise, plutôt qu’avec le respect dû au symbole de l’État.
Drapeaux de Saint-Georges sur des lampadaires le long d’une route en Angleterre, dans le cadre d’une campagne appelant à les arborer massivement. Source
La controverse autour du drapeau de Saint-Georges est aussi étroitement liée à un débat plus large sur les critères mêmes de l’identité anglaise que ce drapeau symbolise. Les partisans d’une conception ethnique de la nation tendent à lier l’appartenance à la communauté anglaise à l’origine et au sang ; de ce fait, les citoyens d’une autre origine ethnique sont souvent considérés comme britanniques mais pas anglais, c’est-à-dire comme appartenant formellement à l’État tout en étant exclus de sa nation « de souche ». Or une telle lecture contredit la logique du patriotisme civique sur lequel repose, par définition, la nation politique moderne : l’appartenance à celle-ci est déterminée non par l’origine, mais par la naissance, la socialisation et des valeurs partagées. Selon ce principe, une personne née et élevée en Angleterre et partageant les valeurs politiques britanniques a pleinement droit à l’identité anglaise, au même titre qu’à l’identité britannique. Rishi Sunak en est un exemple : il est juste de le considérer non seulement comme britannique, mais aussi comme anglais. Ainsi, la question de savoir qui a « droit au drapeau » et celle de savoir qui a droit à l’identité nationale s’avèrent être les deux faces d’une même controverse. Le drapeau ne pourra devenir un symbole commun que lorsque l’identité qu’il représente deviendra elle-même commune, c’est-à-dire ouverte à tous les citoyens, et pas seulement aux « Anglais de souche ».
Une dynamique similaire d’appropriation du drapeau par la droite, et de tentatives inverses de lui rendre un statut neutre, s’observe également en France. Le lancement de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, le 7 juin 2026 à Saint-Denis, a été révélateur : le leader de La France insoumise a construit son discours comme une réponse directe au Rassemblement national précisément sur le terrain des symboles, des drapeaux et des slogans, cherchant à prouver qu’une vision de la France différente de celle de la droite radicale est elle aussi capable de rassembler. Fait significatif, le meeting s’est tenu sur fond de drapeaux tricolores : le mouvement s’appropriait délibérément les symboles nationaux au lieu de les éviter. LFI et Mélenchon ont ainsi affiché leur intention de « reprendre » les symboles nationaux, drapeau compris, que s’approprient Marine Le Pen et Jordan Bardella, et de repenser la notion même de nation française (conçue comme blanche, chrétienne, etc.).
Des partisans lors du premier meeting de campagne de Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis, où les drapeaux tricolores flottent aux côtés de ceux de La France insoumise. Source
De manière générale, on peut relever une constante commune à tous les pays examinés : c’est lors des compétitions sportives que le drapeau conserve le plus durablement son statut de symbole « neutre », c’est devenu une tradition bien établie. Toutefois, même dans ce contexte, une partie des sympathisants libéraux ou de centre gauche choisira plutôt le drapeau de l’équipe nationale que celui de l’État en tant que tel. Par ailleurs, certains citoyens accrochent délibérément le drapeau de leur pays à côté de celui de l’UE ou des drapeaux de l’Ukraine, de la Palestine ou de la communauté LGBT — soulignant ainsi que l’identité nationale peut se conjuguer avec d’autres valeurs et avec la solidarité, au lieu d’être monopolisée par les mouvements d’extrême droite. Il est aussi révélateur que dans certains de ces pays, notamment aux Pays-Bas, on puisse aujourd’hui voir dans la vie quotidienne les drapeaux de la Palestine, de l’Ukraine ou de la communauté LGBT plus souvent encore que le drapeau national lui-même, que les citoyens utilisent rarement.
Le drapeau américain à côté d’un drapeau arc-en-ciel devant le Stonewall National Monument, à New York. Source
Deux facteurs principaux rapprochent les pays où les adversaires de l’extrême droite renoncent à utiliser le drapeau. Le premier est un sentiment de honte (de responsabilité morale) pour la violence exercée sur d’autres, par le passé ou aujourd’hui. Les citoyens britanniques et français les plus libéraux, par exemple, ont honte des actions passées de leur pays liées à la colonisation, tandis que les Américains éprouvent un sentiment similaire à l’égard des guerres menées par les États-Unis avant Trump, y compris la prétendue guerre contre le terrorisme, et surtout à l’égard des actions controversées des administrations Trump dans le pays et au-delà de ses frontières (vis-à-vis de l’UE, de l’Ukraine et de l’Occident). L’Allemagne, pour sa part, ne veut rien avoir à faire avec l’héritage de la Seconde Guerre mondiale. Le second facteur est la diversité de leur population. L’impression d’un remplacement de la population « de souche » effraie certains électeurs et les amène à se voir comme les « vrais » citoyens et patriotes, à qui le drapeau « appartient », tout en alimentant leur envie de soutenir les populistes d’extrême droite.
Pourquoi, alors, est-il juste de parler de « problème » pour décrire cette situation ? Comme expliqué plus haut, les fondements traditionnels de l’unité politique s’affaiblissent, car la religion, la langue, la culture, l’origine ethnique et d’autres facteurs sont de moins en moins universels. Pour construire le patriotisme civique, il reste la constitution, les valeurs démocratiques, la citoyenneté, les institutions et des symboles tels que le drapeau national, l’hymne, les armoiries, etc. Mais c’est bien le drapeau qui est le symbole visuel universel de la nation politique. L’existence même d’une lutte politique autour du drapeau souligne son importance, tout comme l’absence d’une lutte similaire autour de l’hymne souligne la moindre importance de ce dernier.
En renonçant aux symboles nationaux, les adversaires de l’extrême droite se privent en quelque sorte d’un instrument idéologique de construction nationale. Il ne faut pas non plus sous-estimer l’importance du nationalisme ethnique classique pour certains groupes sociaux, ni l’attrait limité qu’exerce sur eux le nationalisme civique comme modèle d’identité alternatif. C’est dans une large mesure de ce manque d’instrument de construction nationale que découlent la perte de voix des responsables politiques plus à gauche et la vague populiste qui déferle aujourd’hui sur les sociétés démocratiques.
On ne peut nier que la fierté envers son pays est un élément normativement nécessaire d’une identité nationale saine, même lorsqu’on en reconnaît les défauts historiques et actuels. La fierté nationale et le patriotisme ne sont pas en soi des concepts « de gauche » ou « de droite ». Les partis conservateurs peuvent et doivent eux aussi porter une version légitime et non exclusive du patriotisme (par opposition à celle de l’extrême droite), tout comme les partis plus à gauche. C’est précisément pour cela que les forces populistes obtiennent un avantage électoral : elles offrent aux électeurs une expérience émotionnelle positive et un sentiment d’appartenance.
Certes, une réflexion critique et une certaine honte à l’égard de certaines actions passées et présentes de l’État sont justifiées ; mais lorsque cette critique devient excessive et totale, elle devient contre-productive. L’extrême droite l’emporte systématiquement là où la fierté et les symboles deviennent un enjeu électoral, car elle propose une logique simple, univoque et plus « confortable psychologiquement ». Dans le même temps, le discours libéral suscite souvent un malaise chez une majorité d’électeurs encore largement blanche, post-chrétienne et hétérosexuelle. L’une des conséquences d’une mobilisation patriotique insuffisante est notamment le manque de disposition d’une partie des Européens à défendre leur propre pays face à une menace extérieure, par exemple celle de la Russie, comme l’ont montré de nombreux sondages.
En outre, par crainte d’être accusés de nationalisme, les adversaires de l’extrême droite cèdent de fait le droit aux symboles nationaux à leurs opposants politiques. C’est encore plus problématique qu’un simple renoncement au symbole en tant que tel : une telle concession contribue indirectement à renforcer les positions de l’adversaire idéologique et peut, dans certains cas, conduire à la défaite des forces démocratiques (comme cela s’est déjà produit aux États-Unis et comme cela pourrait se produire au Royaume-Uni, en France ou en Allemagne). En conséquence, une partie des citoyens se voit de fait privée de la possibilité de s’identifier ouvertement comme membre de la société et d’en arborer les symboles. Ce faisant, les forces plus à gauche — les démocrates aux États-Unis ou les travaillistes (et plus largement la gauche) au Royaume-Uni, par exemple — donnent malgré elles l’impression d’être dépourvues de sentiments patriotiques, ce qui ne correspond pas à la réalité, et perdent en même temps une partie de leur soutien électoral. Qui plus est, une asymétrie durable s’installe : l’extrême droite s’arroge de plus en plus le monopole de la parole au nom de la nation tout entière, tandis que les autres forces sont contraintes de se justifier ou de ne parler qu’au nom d’une partie de la société.
Il faut reconnaître que certains drapeaux nationaux ont un héritage historique ambigu — le drapeau anglais en est un exemple révélateur, puisque la croix de Saint-Georges est née comme symbole religieux à l’époque des croisades. Par la suite, elle a été tour à tour appropriée et réinterprétée par diverses forces politiques et sociales, parfois opposées : de l’Empire britannique aux supporters de football, des mouvements d’extrême droite de la fin du XXe siècle aux partisans actuels du nationalisme anglais (par opposition au nationalisme britannique). Une question légitime se pose cependant : quelle est l’alternative ? Instaurer un nouveau symbole national est une tâche pratiquement irréalisable. Un État ne semble pas pouvoir fonctionner sans symboles fédérateurs ; les ressources symboliques existantes restent donc ce qu’elles sont. Il faut aussi tenir compte du fait que la majeure partie de la population ne connaît pas l’histoire détaillée du symbole, et que celui-ci, comme tout autre signe, peut donc être investi d’un sens nouveau en fonction du contexte social du moment — car c’est ainsi que fonctionnent les symboles en général : nous leur donnons sans cesse des significations selon la situation dans laquelle ils sont utilisés.
Une telle ambivalence caractérise les symboles de nombreux pays : par exemple, l’actuel drapeau tricolore russe a été utilisé en 1941–1945 (avec d’autres drapeaux) par les formations collaborationnistes placées sous le commandement du général Vlassov, alors que dans l’URSS stalinienne ce même drapeau valait le peloton d’exécution. Pourtant, dans la société russe actuelle, cette contradiction historique ne suscite guère de réflexion, et le symbole fonctionne comme un objet de fierté nationale. Cela confirme une constante générale : l’ambiguïté, voire le caractère controversé, de l’origine d’un symbole national n’est pas un problème propre à un pays donné, mais plutôt la règle que l’exception.
L’analyse des cas présentés permet de dégager plusieurs pistes pratiques qui ne résolvent pas entièrement le problème, mais peuvent atténuer le paradoxe décrit.
Premièrement, l’expérience de l’Oxfordshire montre ce qu’il faut éviter : interdire ou restreindre le drapeau par des moyens juridiques ne lui rend pas sa neutralité, mais ne fait que conforter le récit de l’extrême droite selon lequel on « leur a pris » le drapeau. L’approche inverse est plus efficace : la « reconquête » active du symbole par les adversaires de l’extrême droite. L’exemple de Mélenchon, qui a délibérément prononcé son discours sur fond de drapeaux tricolores au lieu de les éviter, illustre précisément cette stratégie : les forces démocratiques doivent apparaître aux côtés du drapeau aussi souvent et aussi naturellement que la droite, au lieu d’abandonner sans combat l’espace public des symboles.
Deuxièmement, l’exemple des évêques de l’Église d’Angleterre, qui ont publiquement pris la défense de la neutralité du drapeau, est révélateur. Des déclarations similaires émanant d’institutions, de leaders d’opinion, de fédérations sportives ou d’établissements d’enseignement peuvent affaiblir le monopole d’un camp sur le symbole, en rappelant à la société que le drapeau appartient à tous.
Troisièmement, une pratique concrète mérite l’attention : l’association des symboles, c’est-à-dire accrocher le drapeau national à côté de celui de l’UE, de l’Ukraine, de la Palestine ou de la communauté LGBT, comme le font certains citoyens aux Pays-Bas, en France, aux États-Unis et ailleurs. Ce n’est pas une « solution » au sens d’une loi ou d’une réforme institutionnelle, mais plutôt un moyen visuel, venu de la base, de montrer que l’identité nationale n’est pas nécessairement en contradiction avec d’autres valeurs ou avec la solidarité — et qu’elle n’est donc pas la propriété exclusive des nationalistes ethniques.
Enfin, l’exemple des compétitions sportives, seul contexte dans lequel le drapeau conserve durablement un statut neutre dans tous les pays examinés, suggère un repère possible : un climat social où arborer le drapeau est perçu comme naturel, et non comme un geste politiquement marqué, est tout à fait atteignable dans certaines conditions. La tâche des forces démocratiques est de recréer délibérément ces conditions (célébrations communes, cérémonies officielles, traditions scolaires) en dehors du sport.
Aucune de ces mesures ne supprime les causes structurelles du problème, ni le sentiment de culpabilité historique, ni l’anxiété démographique d’une partie des électeurs. Mais ensemble, elles ouvrent la voie à un retour progressif du drapeau au statut de symbole commun, et non approprié – la voie d’une lutte pour le récit, et non d’une capitulation devant lui.
Le paradoxe des démocraties contemporaines tient au fait que, cherchant à se démarquer du nationalisme ethnique exclusif, elles renoncent souvent d’elles-mêmes, dans certains pays, à un usage alternatif et inclusif de leurs propres symboles nationaux au service de la construction nationale. Cette « fuite sans combat » laisse le champ libre à l’appropriation des symboles par les forces politiques radicales, et c’est là que le paradoxe se referme : vouloir éviter le nationalisme finit par livrer la nation à ceux qui la définissent de la manière la plus étroite et la plus agressive. Le drapeau ne doit pas être un symbole du sang, de l’ethnicité ou de l’exclusion ; il doit rester le symbole de la nation politique, c’est-à-dire d’une communauté de citoyens unis non par l’origine, mais par des valeurs, des institutions et une responsabilité envers l’État. La tâche ne consiste donc pas à renoncer au drapeau, mais à lutter pour lui donner un contenu inclusif : qui contrôle le symbole contrôle le récit sur la nation, et avec lui la capacité des institutions démocratiques à résister à la pression populiste et d’extrême droite.
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