Anastasiia Kruhliak, Étudiante en master de Gouvernance internationale et diplomatie à Sciences Po
Photo: elysee.fr
La France entre dans le cycle présidentiel de 2027 dans un état de fragmentation politique. Le président Macron, qui ne peut se représenter en raison de la limitation du nombre de mandats, voit son autorité s’affaiblir progressivement: les premiers ministres se sont succédé, les processus budgétaires ont buté sur une impasse, et le gouvernement a dû être remplacé par un autre après une motion de censure en décembre 2024, lorsque les représentants du Rassemblement national (RN), à l’extrême droite, et du Nouveau Front populaire, à l’extrême gauche, ont voté ensemble, de manière inattendue, en faveur de sa destitution. Tout cela se déroule dans un contexte de montée des sentiments populistes de droite, de plus en plus observée tant au sein de l’Union européenne qu’au-delà de ses frontières. Dans ce contexte, l’élection présidentielle de 2027 revêt une importance particulière. Et pas seulement pour la France, mais aussi pour l’Ukraine et pour l’Union européenne.
Le dernier sondage Ipsos/BVA, réalisé pour le journal Le Parisien les 27 et 28 mai 2026, nous offre un instantané de la situation actuelle. Dans les huit scénarios testés dans ce sondage, Jordan Bardella, du Rassemblement national, arrive en tête au premier tour, avec un score allant de 33,5% à 36% selon les autres candidats présents dans la course. Mais hier, le 7 juillet, Marine Le Pen a annoncé qu’elle serait la candidate du parti, et non Bardella. Elle obtient actuellement entre 31% et 32%. Du côté des droite-centristes, Édouard Philippe recueille de manière stable entre 13 % et 19,5%, tandis que Gabriel Attal obtient entre 8,5% et 17,5%. Du côté des gauches, Raphaël Glucksmann se maintient autour de 11-14%, et Jean-Luc Mélenchon autour de 13-13,5%. Néanmoins, il est encore trop tôt pour parler d’un succès de Le Pen. Il convient d’examiner les cinq scénarios électoraux les plus probables et la manière dont chacun d’eux pourrait influer sur la politique française.
First-round voting intentions — 2027 presidential election — summary. Source
Jordan Bardella, nouveau président élu du parti « Rassemblement national », aux côtés de Marine Le Pen après l’annonce des résultats du congrès du parti à Paris, France. Photo:Christian Hartmann/Reuters. Source
C’est pourquoi elle est désormais la candidate du RN, tandis que Jordan Bardella, longtemps vu comme le candidat présidentiel potentiel du parti, deviendrait plutôt son Premier ministre. À 30 ans, Bardella n’a jamais travaillé en dehors de la politique, gravissant les échelons du parti depuis l’adolescence. Il a autrefois été en couple avec Nolwenn Olivier, la nièce de Marine Le Pen, ce qui a alimenté des accusations de favoritisme. Il fait maintenant face à des critiques à cause de sa relation avec la princesse italienne Maria Carolina de Bourbon-Siciles, une liaison qui risque d’affaiblir l’image soigneusement construite d’un homme issu de la classe ouvrière et de le rapprocher d’un univers élitiste.
C’est important car, contrairement à Le Pen, fille du fondateur du parti Jean-Marie Le Pen, Bardella se présente comme un enfant des milieux populaires de la banlieue parisienne, ce qui renforce son attrait auprès de l’électorat du RN. Cette base, il faut le rappeler, est composée en grande partie d’électeurs issus de la classe ouvrière, aux revenus et au niveau d’éducation plus faibles, et marqués par un sentiment prononcé d’inquiétude économique et culturelle quant à l’avenir de la France. Beaucoup d’entre eux vivent dans de petites villes, en zone rurale ou dans d’anciennes régions industrielles de ce que l’on appelle la “France périphérique” (des territoires éloignés de Paris et de son dynamisme économique, où la réduction des services publics et le sentiment d’abandon sont particulièrement marqués). Il est important de souligner que la victoire de Le Pen nécessiterait soit l’effondrement du “front républicain” (la coalition informelle des forces de gauche, du centre et de droite modérée qui s’unissent traditionnellement au second tour pour empêcher la victoire de l’extrême droite), soit un bouleversement politique exceptionnel.
Les forces de Le Pen résident dans une forte notoriété, un électorat discipliné et une capacité à mobiliser le vote protestataire, tandis que ses principales faiblesses restent un programme économique contradictoire et la réputation problématique du RN. L’influence politique clé au sein de l’équipe du RN demeure entre les mains de Marine Le Pen, tandis que le député Jean-Philippe Tanguy est responsable de l’orientation économique; le vice-président du parti Sébastien Chenu, le conseiller stratégique Philippe Olivier et le proche collaborateur de Bardella, Alexandre Loubet, jouent également un rôle important. Parallèlement, le parti cherche de plus en plus activement à nouer des liens avec les représentants du grand patronat et de l’appareil d’État afin de renforcer sa propre image.
Pour la France, une victoire de Le Pen comporte des risques principalement d’ordre économique et budgétaire. Le programme du RN combine des allègements fiscaux de grande ampleur (suppression de l'impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans, TVA réduite sur l’énergie et les produits de première nécessité, hausse des salaires sans cotisations sociales) avec la promesse de ramener le déficit sous la barre des 3% du PIB d’ici 2030, sans préciser en détail, trait caractéristique des populistes, les réductions de dépenses correspondantes. Le centre d’analyse Asterès avertit que le déficit pourrait au contraire atteindre 6,4% du PIB, et que la dette publique pourrait dépasser 117% du PIB à moyen terme. Dans le même temps, selon les estimations d’Allianz Research, les sources de financement annoncées (lutte contre la fraude, réduction de la contribution au budget de l’UE) ne couvrent qu’une partie des dépenses prévues. Même au sein du parti, ce risque est reconnu: le conseiller économique du RN, Matthias Renault, a publiquement qualifié la réaction des marchés financiers de “principal problème” du programme. Une autre contradiction interne réside dans la tentative de concilier le protectionnisme (moratoire sur les accords commerciaux de l'UE, plan “80 % de produits français dans les cantines scolaires”) avec un rapprochement simultané avec le grand patronat. Par exemple, en avril 2026, le parti sʼest activement rapproché du monde des affaires: le 20 avril, Bardella a organisé pour la première fois un déjeuner officiel avec la direction du Medef (la principale organisation patronale de France), et quelques jours auparavant, Le Pen avait dîné avec des dirigeants du CAC 40 (les 40 plus grandes entreprises publiques françaises), notamment Bernard Arnault (LVMH) et Patrick Pouyanné (TotalEnergies), cherchant à “rassurer” les entrepreneurs. Les économistes estiment que cette combinaison de protectionnisme et de rhétorique pro-marché n’est pas viable, la France étant l’un des principaux exportateurs vers l’UE, et un ralentissement des échanges commerciaux frapperait précisément ces petites et moyennes entreprises françaises que le programme promet de protéger.
En ce qui concerne l’UE, le programme de Le Pen prévoit un renoncement de principe de la France à son rôle de l’un des deux “moteurs” de l’intégration européenne, au profit d’un modèle d’ “Europe des nations”: Le Pen ne se contente pas de prôner une réforme de l’UE, il plaide pour la suppression pure et simple de son organe exécutif supranational, la Commission européenne. Dans sa conception, celle-ci se transformerait en un “Secrétariat général du Conseil”, c’est-à-dire un appareil purement technique, sans droit d'initiative législative ni pouvoirs supranationaux. À la place d’une Union dotée de ses propres institutions, sa conception prévoit la création d’une “Alliance des nations” intergouvernementale. Dans une telle Alliance, chaque décision nécessiterait le consensus des États souverains, et le droit constitutionnel français primerait sur le droit de l’UE. Les conséquences pratiques de ce modèle seraient structurellement destructrices, car c’est précisément la Commission européenne qui constitue le moteur du marché commun, le coordinateur de la politique de sanctions, l’organe qui mène les négociations commerciales au nom des 27 pays et qui veille à l’égalité des conditions de concurrence. La remplacer par un format intergouvernemental reviendrait à revenir à la logique de l’ONU, où toute décision peut être bloquée par un seul acteur.
Dans le domaine industriel, Le Pen défend le principe du “meilleur athlète”: la répartition des projets communs franco-allemands (comme le SCAF) entre les producteurs nationaux les plus performants, plutôt que la coopération. Cela va à l’encontre de la trajectoire de l’UE vers l’intégration du secteur de la sécurité et l’acquisition dʼune souveraineté en la matière. L’Europe a déjà fixé un certain cap — dans une tout autre direction. Le Pen a cherché à réduire la contribution française au budget de l’UE, actuellement la deuxième en volume après celle de lʼAllemagne, ce qui affaiblirait l’UE en tant qu’institution. Lui et Le Pen partagent également l'une des visions les plus strictes d’Europe en matière de politique migratoire, prônant une réduction drastique de l'immigration légale, l’arrêt des programmes de regroupement familial, la suppression du droit du sol et une réforme du droit d’asile. Sur cette question, ils disposent d’alliés potentiels au sein de l’UE: la Hongrie, l’Autriche et l’Italie. Il convient toutefois de souligner une nuance importante: le RN n’impose pas une nouvelle tendance, mais renforce plutôt un virage à droite déjà existant dans la politique migratoire de l’UE, tout en consolidant la fracture entre deux camps de l’extrême droite: ceux qui sont prêts à jouer selon les règles de l’UE de manière plus stricte (Meloni), et ceux qui rejettent l’efficacité de ces règles (Le Pen).
Le soutien de la France à l’Ukraine deviendra lui aussi vraisemblablement plus limité et conditionné: le groupe de Le Pen au Parlement européen a déjà voté contre le déblocage du prêt de lʼUE de 90 milliards d’euros destiné à Kiev (février 2026), et elle-même refuse publiquement tout financement budgétaire commun, invoquant “l’argent que la France n’a pas”, tout en s’opposant à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et à l’UE. Cela rapproche sa position de celle de l’ancien Premier ministre hongrois Viktor Orban. De plus, un tel rétrécissement volontaire des ambitions françaises en matière de leadership au sein de l’UE inciterait probablement d’autres dirigeants régionaux à combler ce vide. L’Allemagne assumerait alors une part plus importante du leadership au sein de l’UE, tandis que le Royaume-Uni approfondirait son rôle bilatéral dans la coordination du soutien européen à l’Ukraine. Par ailleurs, les marges de manœuvre de tout président français sont limitées par le Conseil constitutionnel, le Sénat et l’arithmétique parlementaire, de sorte que même en cas de victoire de Le Pen, la mise en œuvre de changements radicaux à court terme constituerait une tâche difficile. L’Assemblée nationale actuelle, la plus fragmentée de toute l’histoire de la Cinquième République, représente une coalition pratiquement infranchissable contre tout gouvernement du RN, la gauche et le centre étant ensemble suffisamment puissants pour faire adopter une motion de censure. Le seul moyen de contourner cette arithmétique serait une dissolution immédiate de l’Assemblée après l’élection présidentielle, avec un pari sur de nouvelles élections législatives dont le résultat resterait imprévisible.
Édouard Philippe lors d’une conférence de presse à Nîmes le 26 juin 2024. Photo: Mikael Anisset/ MAXPPP
Les principaux atouts de Philippe résident dans une expérience gouvernementale considérable, une réputation de gestionnaire compétent et une capacité à rassembler l’électorat modéré, tandis que sa faiblesse réside dans son association avec les réformes impopulaires de l’ère Macron et la difficulté à proposer aux électeurs un cap politique véritablement nouveau. Philippe s’appuie sur le parti Horizons et sur une équipe de responsables gouvernementaux et de parlementaires expérimentés, parmi lesquels son conseiller politique de longue date Gilles Boyer, ainsi que l’ancien ministre Christophe Béchu, jouent un rôle particulier.
Pour la France, une présidence Philippe signifierait la poursuite de la discipline budgétaire, mais sous une forme moins conflictuelle que celle de Le Pen. Son programme économique prévoit une baisse des impôts de production et la suppression des cotisations sociales sur les heures supplémentaires. Parallèlement, il envisage dʼinscrire dans la Constitution une “règle d’or” limitant le déficit budgétaire et d’introduire un élément de capitalisation dans le système de retraite, sans exclure un report de l’âge de départ à 67 ans. Le programme de Philippe propose des réponses systémiques telles que la réforme des retraites, la “règle d’or” budgétaire ou la baisse des impôts de production, alors que les électeurs français attendent avant tout une réponse à une autre question: pourquoi l’argent manque-t-il en fin de mois (le pouvoir d’achat relativement faible). Cet écart entre ce que propose le candidat et ce qui préoccupe les électeurs constitue l’un des principaux risques de sa campagne. Un autre risque tient à la méthode annoncée pour la mise en œuvre du programme: Philippe prévoit de dissoudre l’Assemblée dès son élection et d’organiser trois référendums: sur la réforme des retraites, la “règle d’or” budgétaire et l’extension du recours aux ordonnances gouvernementales aux domaines de la santé, de l’éducation et de la justice. Certains pourraient considérer cette méthode comme une tentative de contourner les freins parlementaires qui ont précédemment bloqué les réformes de Macron.
En ce qui concerne l’UE dans son ensemble, Philippe est profondément attaché au “tandem franco-allemand”: il parle couramment l’allemand, a effectué une partie de ses études à Bonn, et, en tant que Premier ministre, a publiquement défendu le traité d’Aix-la-Chapelle de 2019 contre les accusations de “trahison de la souveraineté” portées par le RN, tout en contribuant à la promotion du plan de relance franco-allemand commun de 500 milliards d’euros pendant la pandémie. Philippe décrit le partenariat franco-allemand comme une condition nécessaire pour surmonter les crises européennes. Ce positionnement est diamétralement opposé à la logique de Le Pen, qui défend une répartition des projets plutôt qu’une coopération. Dans la mesure où Philippe prône l’intégration, il propose, dans le domaine de la défense, d’instaurer une préférence européenne dans les achats d'armement, soulignant la nécessité d’une armée européenne plus unifiée et plus puissante. Lors du salon Eurosatory en 2026, il a déclaré que la France devait produire davantage de munitions. Il livre ainsi une évaluation claire de la situation sécuritaire en Europe: le niveau actuel de préparation en matière de défense (tant industrielle quʼinstitutionnelle) n’est pas à la hauteur du niveau de la menace.
Philippe souhaite refonder la politique migratoire française et rompre avec la dynamique actuelle, qu’il juge trop passive. Il veut doter l’État de la compétence de choisir lui-même qui accueillir et en quel nombre: son programme prévoit une immigration de travail ciblée en fonction des besoins du marché de l’emploi, une intégration réformée passant par la formation et l'accès au logement, ainsi que des procédures d’asile accélérées avec une distinction claire entre réfugiés et migrants économiques, des règles plus strictes en matière de regroupement familial, une exécution plus rapide des décisions d’expulsion et un contrôle renforcé de l'immigration clandestine. Il reconnaît que la France a besoin d’un certain niveau d'immigration pour des raisons économiques, mais insiste sur le fait qu’elle doit être davantage maîtrisée. Toutefois, la mise en œuvre de ce programme se heurtera à un blocage parlementaire. La législation migratoire est l’une des questions les plus polarisantes au sein du Parlement français: la gauche bloque systématiquement tout renforcement des contrôles, tandis que le RN ne votera que pour sa propre version, bien plus dure, des réformes. Pour Philippe, cela signifie qu’il devra soit dissoudre l’Assemblée et organiser de nouvelles élections, soit accepter des compromis douloureux qui videraient la réforme de sa substance même. L’expérience de Macron, dont la loi migratoire de 2024 n’a été adoptée qu’après que la droite y eut apporté des modifications jugées trop dures par les centristes, en constitue une illustration parlante.
Quant à l’Ukraine, elle est devenue un élément visible de la stratégie électorale de Philippe assez récemment: en mai 2026, il s’est rendu à Kiev, où il a rencontré Zelensky et soutenu publiquement l’adhésion de l’Ukraine à l'OTAN ainsi que le déploiement de troupes européennes après la fin de la guerre. Contrairement à Glucksmann ou à Attal, qui font systématiquement du soutien à l’Ukraine l’un des éléments clés de leur discours de politique étrangère, Philippe envisage la question ukrainienne avant tout dans le cadre de la sécurité européenne et du renforcement de l’OTAN. Sa récente visite à Kiev s’apparente davantage à un signal d’adhésion à la ligne actuelle de Macron qu’à la preuve que l’Ukraine constitue un thème central de sa campagne présidentielle. Il existe néanmoins une différence notable: Philippe évite “l’ambiguïté stratégique” qui est devenue la marque de fabrique de Macron.
Gabriel Attal après sa nomination au poste de Premier ministre de France. Source
Les atouts d’Attal résident dans sa jeunesse, de solides compétences en communication et une position proeuropéenne claire, tandis que ses détracteurs pointent une expérience de gouvernement relativement limitée et un lien étroit avec l'héritage de la présidence Macron. Attal devrait s’appuyer sur une grande partie du vivier de cadres du camp macroniste, notamment des responsables politiques ayant une expérience gouvernementale et au sein des institutions européennes, parmi lesquels son partenaire, l’ancien ministre des Affaires étrangères Stéphane Séjourné, l’un des principaux architectes de l’orientation européenne de la politique de Macron, ainsi que les experts en politique européenne Pierre-Alexandre Anglade, l’ancien ministre de l’Industrie Roland Lescure et l’ancienne porte-parole du gouvernement Prisca Thevenot, lui assurant une équipe solide sur les questions d’intégration européenne, d’économie et de gestion de l’État.
Pour la France, une présidence Attal représenterait une version plus dynamique de la même ligne réformiste que celle de Philippe, mais avec un accent plus marqué sur les changements structurels du marché du travail et de l’éducation. Son programme reste encore imprécis sur le plan budgétaire, ce qui conduit ÉlyséeScope à classer son scénario comme une continuation de la trajectoire gouvernementale (PSMT). Son programme prévoit une hausse des salaires selon la logique du “droit au brut”, qui créerait l’équivalent d’un treizième mois, ainsi qu’une réforme du code du travail et la suppression des limitations sur les heures supplémentaires.
Comme Philippe, Attal occupe une position droite-centriste sur l’immigration et a publiquement rompu avec la logique du “en même temps” de Macron sur cette question, se positionnant comme un acteur résolu. Attal propose de donner la priorité à l’immigration de travail par rapport au regroupement familial et d’instaurer des règles claires: une définition annuelle des besoins établie conjointement par les syndicats et les organisations patronales (les “partenaires sociaux”, qui participent traditionnellement à la régulation du marché du travail français), des quotas votés par le Parlement, et un système à points inspiré du modèle canadien. Son slogan: “accueillir moins, mais accueillir mieux”. Contrairement à Philippe, il n'a pas annoncé de projet de dissolution de l’Assemblée ni de série de référendums, ce qui réduit le risque de confrontation institutionnelle à l’intérieur du pays, mais laisse en suspens la question de savoir comment il surmontera les freins parlementaires qui ont bloqué les réformes sous Macron.
Attal est fédéraliste et intégrationniste. Lors du salon Eurosatory 2026, il a présenté, aux côtés de Philippe, sa vision de la politique de défense, insistant sur la nécessité d’accroître les capacités de production et l’autonomie industrielle de la France. Contrairement à Le Pen, il ne défend pas la logique du “meilleur athlète” et ne propose pas de remplacer les projets communs par une répartition des domaines; il estime globalement que les pays de l’UE doivent “désaméricaniser” leur défense. De manière révélatrice, parmi tous les candidats examinés, c’est Attal qui formule le plus ouvertement cet objectif stratégique, à savoir la réduction de la dépendance à l’égard des systèmes et décisions américains au profit d’une capacité européenne autonome. Cela distingue sa position de celle de Mélenchon, qui s’oppose lui aussi à l’OTAN, mais pour des raisons antiatlantistes plutôt que proeuropéennes, et de celle de Philippe, qui insiste sur l’augmentation de la production sans désigner les États-Unis comme un problème.
En ce qui concerne l’Ukraine, Attal est l’une des voix les plus engagées en faveur de Kiev parmi les candidats français. Ayant des racines familiales à Odessa, Attal préside le groupe d’amitié parlementaire avec l’Ukraine et adopte une position plus ferme face à l'agression russe que la majeure partie de la classe politique française. Sa présidence signifierait probablement non seulement le maintien du soutien français à l’Ukraine, mais aussi sa promotion active: contrairement à Philippe, dont la position proukrainienne s’est constituée relativement tardivement comme élément visible de sa stratégie, Attal affiche cet engagement de manière plus systématique.
Allocution du député du Parlement européen Raphaël Glucksmann après l’annonce des résultats des élections européennes. Photo : Sameer Al-Doumy / AFP.Source
Les forces de Glucksmann résident dans une position proeuropéenne constante, une autorité en matière de politique étrangère et son soutien à l’Ukraine, tandis que son principal défi reste une base électorale limitée et la difficulté à rassembler l’ensemble du camp de gauche français. Glucksmann s’appuie sur une équipe de sociaux-démocrates proeuropéens issus de son parti, parmi lesquels la coprésidente du parti Aurore Lalucq et le cofondateur du mouvement Jo Spiegel jouent un rôle clé. Le premier secrétaire du Parti socialiste français, Olivier Faure, reste également un allié politique important, leur collaboration ayant contribué au rapprochement entre Place Publique et les socialistes après les élections européennes de 2024. Cela confère à Glucksmann un ancrage politique au sein de la gauche proeuropéenne.
Une présidence Glucksmann signifierait pour la France une tentative de mettre en œuvre un programme social-démocrate renouvelé dans un contexte budgétaire extrêmement difficile. Sa plateforme économique prévoit une augmentation du salaire minimum et une révision de la réforme des retraites de 2023 (annulation du report de l’âge de départ à 64 ans), financées par un renforcement de la fiscalité sur le grand capital et les surprofits. Les analystes soulignent une contradiction structurelle entre les engagements de dépenses de son programme et la nécessité de réduire un déficit qui dépasse déjà 5 % du PIB: contrairement à Philippe, Glucksmann ne place pas la discipline budgétaire au cœur de son programme. Son atout réside cependant dans une base sociale relativement claire et une moindre vulnérabilité aux accusations de “populisme de gauche” que Mélenchon, ce qui lui ouvre des possibilités de coalition nettement plus larges.
Glucksmann adopte une position bien plus souple sur lʼimmigration que Philippe ou Attal: il s’oppose à un renforcement des contrôles comme réponse principale à la question migratoire, mettant plutôt l’accent sur l’intégration et la lutte contre les discriminations, tout en reconnaissant que “s’installer en France n’est pas un droit universel”. Glucksmann souhaite également résoudre le débat migratoire en organisant une “convention citoyenne” réunissant des citoyens tirés au sort, qui seraient informés des données démographiques, économiques et sécuritaires avant d’être invités à exprimer leur position. Cela rend son programme le plus éloigné de celui du RN dans ce domaine, mais aussi le plus vulnérable en termes de perception électorale globale, dans un contexte où l’immigration demeure l’une des principales préoccupations des électeurs français.
Glucksmann soutient un approfondissement de la coopération en matière de défense au niveau de l’UE, incluant des achats d’armement communs et le développement d’une capacité de défense unifiée. Toutefois, son identité de gauche pourrait compliquer la promotion d’une hausse des dépenses militaires en France, les électeurs de gauche étant traditionnellement plus hostiles à la militarisation du budget. Il plaide également pour que l’UE remplace le vote à l’unanimité par un vote à la majorité qualifiée. Cette position correspond à la vision de l’aile fédéraliste de l’UE, qui considère le droit de veto comme l’un des principaux obstacles institutionnels à la transformation de l’Union en un acteur géopolitique plus autonome.
Pour l’Ukraine, une présidence Glucksmann constituerait un scénario très favorable. Glucksmann soutient l’Ukraine de manière systématique et depuis le tout début: il était personnellement présent sur le Maïdan en 2013-2014, a participé activement aux travaux de la commission parlementaire d’association UE-Ukraine et a publiquement appelé à un soutien militaire et financier maximal à Kiev, y compris un embargo immédiat sur les ressources énergétiques russes. Son nom est en outre associé à l’Ukraine par le biais de son ex-épouse, Eka Zguladze, qui a occupé le poste de première vice-ministre de l’Intérieur d’Ukraine.
Jean-Luc Mélenchon, leader of the “La France Insoumise” party, at a party rally in Angers on February 5, 2025. Photo: Jean-François Monier / AFP. Source
Le principal atout de Mélenchon réside dans sa capacité à mobiliser un électorat discipliné et fidèle, tandis que ses positions économiques et de politique étrangère radicales limitent considérablement sa capacité à séduire les électeurs centristes au second tour. Mélenchon s’appuie sur un cercle restreint de proches collaborateurs de “La France Insoumise”, parmi lesquels le coordinateur du parti Manuel Bompard, la présidente du groupe parlementaire Mathilde Panot, le député Éric Coquerel et la vice-présidente de l’Assemblée nationale Clémence Guetté. Son “style autoritaire” garantit une forte discipline interne, tout en renforçant la réputation du mouvement comme une force politique centralisée, largement dépendante de Mélenchon lui-même.
Une présidence Mélenchon signifierait pour son pays la rupture la plus radicale avec la ligne budgétaire et économique de tous les gouvernements précédents. Son programme prévoit la réduction de la semaine de travail de 35 à 32 heures, l’abaissement de l’âge de départ à la retraite à 60 ans, une nationalisation à grande échelle de secteurs stratégiques et l’instauration d’une “règle de 1 à 20” limitant l’écart entre le salaire le plus bas et le plus élevé au sein des entreprises. Le centre d’analyse Institut Montaigne avait évalué un programme similaire en 2022 comme susceptible d’entraîner une augmentation du déficit de plus de 250 milliards d’euros par an, soit un niveau comparable uniquement aux dépenses de la période pandémique. La réaction des marchés financiers et des partenaires européens face à une telle orientation serait vive et probablement immédiate.
Mélenchon adopte une position diamétralement opposée à celle du RN, et même à celle de Philippe et d’Attal, en matière d’immigration: il s’oppose à toute restriction de l’immigration, considérant la notion même de “contrôle” comme xénophobe, et propose à la place un vaste programme de régularisation des migrants en situation irrégulière. Le scénario du “front républicain” contre le RN serait pour lui bien moins fiable que pour les autres candidats de gauche, une partie de l’électorat centriste refusant de voter pour lui même dans le but d’arrêter Le Pen.
La position de Mélenchon est eurosceptique par nature, sans pour autant être antieuropéenne au sens d’une sortie de l’UE. Mélenchon plaide pour une “révision du traité de Lisbonne”. Sa stratégie, dite de “désobéissance européenne”, consiste à appliquer son programme même s’il enfreint les règles de l’UE (pacte de stabilité, directives sur la concurrence) et à négocier en position de force. Le plan prévoit une sortie des traités en vigueur si les négociations échouent, mais reste flou quant au devenir de l’euro et du marché commun. Cela implique le rejet de la règle des 3% de déficit budgétaire, l’abolition des règles de concurrence, rendant possible la renationalisation de secteurs, la sortie des accords commerciaux de l’UE, et le refus du principe de primauté du droit de l'UE sur le droit constitutionnel français. Or, juridiquement, la révision du traité de Lisbonne exige l'accord unanime des 27 pays, c’est-à-dire sans le moindre veto, ce qui est irréalisable. Le “plan B” (la désobéissance unilatérale) constitue donc, dans les faits, un conflit avec le socle juridique de l’UE, qui placerait la France dans une position analogue à celle de la Hongrie, mais avec des conséquences plus lourdes.
Il prône une révision radicale, ou plutôt un contournement, du traité de Lisbonne (le socle juridique de l’UE), l’abolition du “pacte de stabilité” et un rejet complet des règles budgétaires de l’UE, ce qui provoquerait un conflit direct avec Berlin et Bruxelles. En matière de défense commune, Mélenchon est un critique déclaré de toute augmentation des dépenses militaires de l’UE, qu’il qualifie de “militarisation de l’Europe”, ce qui rend sa position fondamentalement incompatible avec l’orientation défendue ces dernières années par Berlin, Varsovie et les pays baltes. Sur la question de l’OTAN, il plaide pour le retrait de la France du commandement intégré et, plus largement, pour une prise de distance vis-à-vis des structures de sécurité transatlantiques.
Mélenchon s’oppose systématiquement aux livraisons d’armes à l’Ukraine, qu’il qualifie de risque d’escalade, et bloque toute initiative susceptible d’engager la France dans un rôle plus actif. Par exemple, LFI a voté contre l’accord bilatéral franco-ukrainien de sécurité (mars 2024), alors que même le RN s’était contenté de s’abstenir. Une présidence Mélenchon signifierait donc non seulement un affaiblissement du soutien à l’Ukraine, mais pourrait également conduire la France à freiner activement les mécanismes de coordination de l’UE en soutien à Kiev: un scénario qui se rapproche structurellement du modèle hongrois d’Orbán, mais avec un poids bien plus lourd, un veto ou un sabotage passif de la part de la France au sein du Conseil de l’UE ayant des conséquences incomparablement plus graves.
Le processus électoral de 2027 se déroulera dans le contexte de plusieurs tendances interconnectées, dont chacune pourrait modifier sensiblement le résultat final. Les principales sont exposées ci-dessous.
Polarisation et fragmentation. La politique française entre dans ce cycle électoral dans un état de polarisation et de fragmentation simultanées. Le camp politique de gauche demeure profondément divisé: seule une partie des sympathisants de LFI accepterait le leadership de Glucksmann, tandis que seule une partie des sympathisants du PS accepterait celui de Mélenchon. Le centre est fragmenté entre Philippe et Attal. Cette fragmentation pourrait jouer doublement en faveur du RN: d’abord, au premier tour, en dispersant les voix du camp gouvernemental entre plusieurs candidats; ensuite, au second tour, en permettant au RN d’affronter un adversaire moins légitime.
Le facteur judiciaire et l’incertitude structurelle. L’un des principaux facteurs d’incertitude du processus électoral a été la décision de justice dans l’affaire Marine Le Pen. L’arrêt de la cour d’appel de Paris sur sa condamnation et son éligibilité a confirmé qu’elle pouvait se présenter à la présidentielle, et sa décision ultérieure de se porter elle-même candidate plutôt que de désigner Bardella a redessiné le camp du Rassemblement national, qui restait jusque-là incertain quant à son candidat.
L’opposition “pro-UE vs anti-Bruxelles” comme nouvelle ligne de fracture. Certains analystes prévoient que l’élection de 2027 pourrait se transformer en un vote “pour ou contre l’UE”: seuls 9% des Français estiment que l’UE devrait obtenir davantage de compétences pour résoudre les problèmes nationaux, ce qui traduit une tendance au repli national plus marquée en France que dans les pays voisins. Selon l’Eurobaromètre (2025), seuls 30% des Français déclarent une opinion positive de l’UE, soit 6 points de moins qu’au printemps de la même année, et nettement en dessous de la moyenne de l’UE (42%). Seuls 27% des Français font confiance à l’UE, contre 48% en moyenne dans l’Union, l’un des taux les plus bas parmi les États membres. Dans un contexte européen plus large, le souverainisme constitue une tendance paneuropéenne: en Allemagne, l’AfD est devenue la deuxième force politique après l’Union chrétienne-démocrate, et en Italie, Fratelli d’Italia de Meloni est déjà le parti le plus influent.
L’instabilité comme toile de fond électorale. Selon un sondage de la Fondation Jean-Jaurès (avril 2026), les électeurs sont las de l’impuissance du pouvoir exécutif, la demande de changement est forte, et l’élection présidentielle de 2027 promet d’être un moment de mobilisation importante. Trois années de gouvernements instables, d’impasses budgétaires et de majorités parlementaires dysfonctionnelles créent, pour tous les candidats, un contexte identique: chacun se présente comme une réponse unique au chaos ambiant.
Avant de tirer des conclusions, il convient de s’arrêter sur la question des limites des sondages préélectoraux, qui ont, lors des derniers cycles électoraux, donné à plusieurs reprises une image inexacte du résultat final. Il est facile de percevoir à tort la situation actuelle comme déjà déterminée, alors que ce n’est pas le cas. Écrivant pour The Guardian en mai 2026, le chercheur associé au Conseil allemand des relations extérieures (DGAP) Joseph De Veck mettait en garde contre l’hypothèse fataliste selon laquelle la victoire de l’extrême droite serait inévitable, et attirait l’attention sur deux leçons historiques à garder à l’esprit. La première est un phénomène parfois appelé la “pudeur inversée” de l'électeur d’extrême droite : alors que l’on considère traditionnellement que les électeurs d’extrême droite peuvent dissimuler leurs véritables préférences, dans le contexte français on observe souvent la tendance inverse: les électeurs du RN déclarent volontiers leurs intentions dans les sondages, mais ne convertissent pas toujours ce soutien en victoire au second tour, lorsque le “front républicain” s’active. La véritable question, comme en 2022, 2017 et 2002, est de savoir qui accédera au second tour et qui parviendra à rassembler les voix des électeurs anti-RN.
La seconde leçon provient de l’élection présidentielle de 2012, lorsque François Hollande, à un stade comparable de la campagne, était perçu par l’élite politique et médiatique comme trop mou, discrédité et faible, mais il a fini par devenir président. La conclusion n’est pas que tout outsider finit nécessairement par l’emporter, mais que la certitude dans les pronostics constitue l’une des erreurs les plus dangereuses en politique française. D’un autre côté, les élections municipales de mars 2026 ont marqué une étape importante pour le RN de Le Pen, le parti ayant obtenu pour la première fois le contrôle de plus de 60 communes. Cela pourrait néanmoins aussi créer des risques potentiels pour sa campagne. À l'instar du parti britannique Reform UK, qui, après un succès retentissant aux élections locales, a été confronté à la déception d’une partie des électeurs quant à sa gestion locale, l’écart entre le vote protestataire et l’exercice réel du pouvoir pourrait également représenter un défi politique pour le RN.
Un sondage n’est qu’un instantané de l’état d’esprit de la société à un moment donné. Et puisqu’une année en politique est une durée très longue, seul le temps dira qui deviendra le prochain président de la France.
À la mi-2026, le favori du premier tour reste le représentant du Rassemblement national Marine Le Pen. Le facteur le plus déterminant en 2027 ne sera pas la première place de Le Pen au premier tour, mais la capacité ou non de la gauche modérée, du centre et de la droite modérée à présenter un candidat commun unique et solide, capable de l’arrêter. En cas d’unité de leur part, l’option de compromis la plus probable semble être Édouard Philippe, bien que Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann soient également envisagés parmi les alternatives. Dans tous les cas, si l’un de ces trois parvient à rassembler l’ensemble de l’électorat opposé au RN et à accéder au second tour, le “front républicain” se rassemblera très probablement autour de lui avec une unanimité inhabituelle pour la politique française, et les chances de victoire de Le Pen diminueront sensiblement. À l’inverse, si la dispersion actuelle persiste, les chances de victoire de Le Pen augmenteront fortement.
Cela dit, quel que soit le futur président, la mise en œuvre des programmes électoraux sera considérablement limitée par la situation économique et institutionnelle. La France affiche déjà un déficit public supérieur à 5% du PIB et fait l’objet d’une procédure de déficit excessif de l’Union européenne, ce qui restreint sensiblement la marge de manœuvre pour des initiatives budgétaires de grande ampleur. De plus, tout président devra composer avec l’arithmétique parlementaire, la position du gouvernement et les exigences des règles budgétaires européennes. Cela signifie qu’il sera nettement plus difficile de tenir des promesses électorales coûteuses que lors des campagnes présidentielles précédentes.
L’élection de 2027 déterminera non seulement l’identité du prochain président, mais aussi la mesure dans laquelle la France conservera son rôle de l’un des principaux centres de l’intégration européenne, du développement d’une politique de défense commune, du soutien à l’Ukraine et de la construction de l’architecture sécuritaire de l’Europe.
Vous pourriez être intéressé