Ostap Denysenko, un analyste politique américain, en exclusivité pour Resurgam
Фото: Getty Images
Traditionnellement, les élections locales constituent un test pour les dirigeants des grands partis nationaux. Elles se déroulent chaque année dans différentes régions d’Angleterre, chaque entité administrative renouvelant ses autorités locales selon son propre calendrier, et non simultanément.
Le scrutin de cette année se distingue toutefois par son ampleur, puisque, outre l’Angleterre, les électeurs d’Écosse et du pays de Galles seront également appelés aux urnes (ceux d’Irlande du Nord devraient voter l’année prochaine, sauf en cas de nouvelle crise parlementaire, phénomène récurrent dans cette région). Ces parlements dévolus trouvent leur origine dans les réformes engagées en 1997 par le gouvernement travailliste de Tony Blair.
Le processus de dévolution visait à transférer une partie des compétences du gouvernement central vers les nations et régions du Royaume-Uni. Les parlements d’Écosse, du pays de Galles et d’Irlande du Nord se sont ainsi vu confier des responsabilités dans des domaines tels que l’agriculture, l’éducation, l’environnement, la santé, le logement, la gouvernance locale ou encore certaines formes de fiscalité. Cette réforme a également conduit à la création des postes de Premiers ministres régionaux, chargés de diriger les exécutifs de ces nations.
Il convient toutefois de préciser que cette évolution ne constitue pas une véritable fédéralisation. Bien que ces parlements disposent de compétences propres, la Chambre des communes à Londres conserve, en théorie, la capacité législative de les abolir par un simple vote politique — une situation qui n’existe pas dans un État fédéral.
L’Angleterre, pour sa part, ne dispose pas de parlement distinct, mais la réforme a introduit des fonctions exécutives élues, notamment celle de maire, comme en témoigne la création du poste de maire de Londres.
Les élections aux parlements écossais et gallois pourraient, cette année, marquer un tournant historique en consacrant la victoire des partis nationaux de ces territoires. Ce serait la première fois qu’aucun grand parti britannique ne contrôlerait les assemblées législatives de ces nations.
Salle des séances du Parlement gallois. Source
Le système électoral gallois présente une spécificité notable au sein du Royaume-Uni. En 2024, une réforme électorale a porté le nombre de députés de 60 à 96 et a profondément modifié les modalités de scrutin. Auparavant, 40 membres étaient élus au scrutin majoritaire et 20 à la proportionnelle. Désormais, l’ensemble des sièges est attribué selon un système de listes. Le pays de Galles a été divisé en 16 grandes circonscriptions, et les électeurs âgés de 16 ans et plus votent pour un parti dans leur circonscription. Sur la base de ces résultats, six membres du Senedd sont élus dans chacune d’elles. Le système majoritaire de type westminstérien laisse ainsi place à un mode de représentation reflétant plus fidèlement la part des voix obtenues par chaque parti dans chaque circonscription. À titre de comparaison, l’Écosse et l’Irlande du Nord utilisent des systèmes mixtes, tandis que la Chambre des communes reste élue au scrutin majoritaire.
Aujourd’hui, la compétition pour la formation du gouvernement oppose principalement Plaid Cymru et la branche galloise de Reform UK. Cette situation résulte de plusieurs facteurs. L’ancien Premier ministre gallois travailliste, Vaughan Gething, a démissionné à la suite d’un scandale lié à un don de 200 000 livres provenant d’une entreprise dont le propriétaire avait été condamné pour des infractions environnementales. Il a été remplacé par Eluned Morgan, auparavant ministre chargée de la langue galloise. Par ailleurs, la baisse de popularité des grands partis nationaux s’est répercutée sur leurs branches régionales, notamment au pays de Galles et en Écosse. Le pays de Galles illustre ainsi la fragmentation politique qui touche l’ensemble du Royaume-Uni : les deux grands partis traditionnels, travaillistes et conservateurs, ne sont plus en mesure de prétendre aux premières places.
Selon les sondages, l’écart entre Plaid Cymru et Reform UK reste faible : le premier recueille environ 28,6 % des intentions de vote, contre 26,4 % pour le second. La particularité de cette confrontation réside dans le fait que les deux formations proposent chacune une forme de nationalisme. Plaid Cymru défend un nationalisme gallois visant à l’indépendance du pays de Galles, tandis que Reform UK met en avant une identité britannique et privilégie une relation sans confrontation avec Londres, sauf sur les questions migratoires.
La question de la langue galloise illustre bien ces divergences. Il s’agit de la seule langue celtique encore largement utilisée aujourd’hui et d’un enjeu central pour une partie importante de la population. Reform UK a proposé d’abandonner les programmes de promotion de la langue galloise, tandis que Plaid Cymru a consacré un long développement — près d’un millier de mots dans son programme — à détailler les mesures de soutien qu’elle entend mettre en œuvre. Reform UK reconnaît que « la langue galloise est au cœur de l’identité unique du pays de Galles », mais cette position a été fragilisée par une erreur symbolique : deux des trois mots gallois figurant sur la couverture de son manifeste étaient mal orthographiés.
Une étude de l’Université de Cardiff montre que les électeurs de Plaid Cymru sont généralement plus jeunes, davantage ancrés à gauche et s’identifient plus volontiers comme gallois, tandis que les soutiens de Reform UK sont en moyenne plus âgés et se définissent plus souvent comme « britanniques ».
Il est très probable qu’aucun parti n’obtienne une majorité absolue, ce qui rendra nécessaire la formation de coalitions. Plaid Cymru pourrait naturellement s’allier aux travaillistes, tandis que Reform UK pourrait se rapprocher des conservateurs.
Le résultat des élections au Senedd pourrait constituer un signal d’alarme pour les principaux partis britanniques. En cas de victoire de Plaid Cymru, les parlements du pays de Galles, de l’Écosse et de l’Irlande du Nord seraient contrôlés par des forces politiques favorables à une plus grande autonomie, voire à l’indépendance, ce qui pourrait favoriser une coordination entre elles. En revanche, une victoire de Reform UK représenterait un succès majeur pour Nigel Farage, renforçant ses ambitions de devenir Premier ministre du Royaume-Uni à l’issue des prochaines élections à la Chambre des communes.
Salle des séances du Parlement écossais. Source
Les élections au Parlement écossais présentent un vainqueur plus clairement identifiable. Le Parti national écossais (SNP) est en bonne voie pour remporter un cinquième scrutin consécutif à Holyrood, même si, il y a encore un an et demi, cette issue paraissait incertaine.
Après sa victoire en 2021, le SNP a été entraîné dans une série de scandales qui ont fragilisé son soutien. D’abord, sa dirigeante de longue date, Nicola Sturgeon, a démissionné en 2023. Par la suite, une enquête a été ouverte à son encontre ainsi qu’à celle de son mari concernant la gestion des finances du parti ; elle a même passé sept jours en détention provisoire. Son successeur, Humza Yousaf, a lui aussi rencontré des difficultés : son mandat, marqué par une gestion jugée chaotique, n’a duré qu’un an et s’est achevé de manière tout aussi désordonnée. Yousaf a rompu publiquement, et de façon humiliante pour ses partenaires, l’accord de partage du pouvoir avec les Verts écossais. Les conservateurs écossais ont alors déposé une motion de censure ; l’ensemble de l’opposition, y compris les Verts, a annoncé qu’elle voterait pour. Les rapports de force étant défavorables, Yousaf a été contraint de démissionner avant même le vote.
Le pouvoir est ensuite revenu à John Swinney, déjà à la tête du SNP entre 2000 et 2004, qui s’est attaché à sortir le parti de la crise.
La situation au sein du Parti travailliste a également joué en sa faveur. Entre mai et septembre 2024, la branche écossaise du Labour pouvait réellement prétendre à la première place dans les sondages : l’électorat écossais vote majoritairement pour des partis de gauche, et les travaillistes ont dirigé l’Écosse entre 1999 et 2007. Lors des élections à la Chambre des communes, ils ont remporté 36 des 57 sièges écossais, ce qui rendait crédible un retour au pouvoir régional. Toutefois, l’impopularité du Premier ministre Keir Starmer a fortement pénalisé le Labour écossais, au point que son leader, Anas Sarwar, a appelé Starmer à démissionner. Ce dernier s’est maintenu en fonction, mais les intentions de vote du Labour en Écosse ont chuté, rendant la première place hors de portée.
Le SNP place la question de l’indépendance de l’Écosse au cœur de son programme et insiste sur la nécessité d’obtenir 65 sièges — seuil de la majorité — afin d’envoyer à Westminster un signal clair en faveur d’un nouveau référendum. Dans cette stratégie, le parti bénéficie d’un soutien indirect inattendu : la progression de Reform UK. Comme l’a souligné le politologue John Curtice, « Reform UK a fragmenté le vote unioniste », ouvrant ainsi au parti de John Swinney la voie vers une domination accrue à Holyrood.
Dans les sondages, le SNP domine largement avec 35,4 % des intentions de vote. La deuxième place se dispute entre le Labour et Reform UK, crédités respectivement de 18 % et 17,4 %. Toutefois, la traduction de ces scores en sièges reste difficile à prévoir en raison du système électoral écossais.
Les membres du Parlement écossais sont élus selon un système de représentation proportionnelle mixte, dit « système de membres additionnels ». Les électeurs disposent de deux bulletins : l’un pour élire un représentant de circonscription, l’autre pour une liste régionale. Le Parlement compte 129 députés : 73 élus dans les circonscriptions et 56 élus sur des listes régionales (sept par chacune des huit régions). Les résultats sont ensuite ajustés à l’aide d’une formule prenant en compte les sièges déjà remportés, ce qui ne garantit pas toujours une stricte proportionnalité, certaines formations pouvant obtenir une part de sièges supérieure à leur part de voix.
Dans ce contexte, il est difficile pour un parti d’obtenir seul une majorité absolue. Le SNP a ainsi pu compter, pour l’élection du Premier ministre, sur le soutien du Parti vert écossais, également favorable à l’indépendance. Le Labour espère convaincre les électeurs de soutenir des candidats opposés au SNP afin de porter Anas Sarwar à la tête du gouvernement. Toutefois, cela impliquerait probablement une coopération avec Reform UK — perspective politiquement sensible, car toute alliance avec l’extrême droite pourrait affaiblir le Labour à l’approche du scrutin.
Une victoire nette du SNP donnerait aux nationalistes écossais un mandat renforcé pour exiger un nouveau référendum sur l’indépendance. John Swinney n’a pas encore précisé les moyens concrets pour y parvenir, mais il a évoqué une possible coordination avec Sinn Féin en Irlande du Nord et Plaid Cymru au pays de Galles. Pour Reform UK, un bon résultat consoliderait son statut de parti à l’échelle nationale. En revanche, une défaite du Labour en Écosse pourrait relancer la question du maintien de Keir Starmer à la tête du parti.
Les élections au pays de Galles devraient, avec une forte probabilité, illustrer le recul de popularité du Parti travailliste. Selon les sondages, la compétition pour la direction du gouvernement se joue entre Plaid Cymru et Reform UK, deux formations aux visions opposées quant à l’avenir du pays de Galles. Plaid Cymru s’inscrit dans une logique d’émancipation et d’indépendance, tandis que Reform UK ne cherche pas à entrer en confrontation avec Westminster, sauf sur les questions migratoires.
En Écosse, la faiblesse des scores du Parti travailliste a compromis ses espoirs de retour au pouvoir. Le Parti national écossais devrait conserver sa première place et renforcer sa rhétorique en faveur de l’indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni. Pour les travaillistes, l’enjeu se limite désormais à disputer la deuxième position à Reform UK.
En cas de victoire de Plaid Cymru au pays de Galles, une configuration inédite pourrait émerger : pour la première fois, les nations celtiques seraient dirigées par des forces politiques favorables à une séparation du Royaume-Uni.
D’après les dernières enquêtes d’opinion, le principal bénéficiaire de ces élections pourrait être Nigel Farage, dont le parti consoliderait sa présence et son poids dans la vie politique britannique. Il pourrait également capitaliser sur cette dynamique pour obtenir de bons résultats lors des élections locales en Angleterre.
Vous pourriez être intéressé