Ihor Shpylka, stagiaire du Centre Resurgam dans le domaine de la sécurité
Dans le cadre de la politique de « Zeitenwende », ou « tournant historique », le gouvernement allemand met en œuvre un programme de réarmement actif visant à constituer le pilier de la défense européenne face à la menace provenant de la Russie, laquelle, selon les autorités allemandes, ne s’arrêtera pas à l’Ukraine. Cette politique prévoit la modernisation des forces armées, l’augmentation du financement du secteur de la défense ainsi qu’une révision significative de la place de l’Allemagne dans le système de sécurité collective de l’Union européenne.
Dans un contexte où la militarisation demeure un sujet sensible en Allemagne et où une partie de la population se montre réticente à l’idée de défendre le pays en cas d’attaque, des forces politiques radicales pro-russes exploitent ce terrain en recourant à un discours populiste et proposent leurs propres alternatives en matière de sécurité nationale, lesquelles affaiblissent la capacité de défense de l’État.
Nous analysons les débats menés par différentes forces politiques allemandes autour de la politique de Zeitenwende.
Le 27 février 2022, au Bundestag, Olaf Scholz a prononcé un discours intitulé « Zeitenwende ». Le chancelier y a affirmé que la Russie était en train de détruire l’ordre de sécurité européen et a appelé les Allemands à défendre la « période de prospérité et de stabilité » construite après la réunification de l’Allemagne. C’est ainsi qu’a été lancé le cap politique de la Zeitenwende, destiné à réviser la stratégie de défense du pays, moderniser les forces armées et faire évoluer l’opinion publique allemande quant au rôle de l’État dans la défense collective de l’Europe vers une position plus active et un leadership accru.
L’une des premières mesures majeures a été l’adoption, en juin 2022, d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros, destiné aux acquisitions dans le domaine de la défense. Il est à noter qu’une telle décision nécessitait une majorité des deux tiers au Bundestag afin de contourner le « frein à l’endettement » — un mécanisme de contrôle des dépenses inscrit dans la Constitution qui limite la dette publique à 0,35 % du PIB. Pour faire adopter ce fonds, la coalition gouvernementale a obtenu le soutien de la principale force d’opposition de l’époque — l’union des partis CDU/CSU (Union chrétienne-démocrate et Union chrétienne-sociale), qui se prononçait également en faveur d’une augmentation des dépenses de défense.
Un élément déterminant dans la mise en œuvre du cap de la Zeitenwende a été le changement de direction au ministère de la Défense dans un contexte de critiques croissantes. Les médias accusaient la précédente ministre de manque de détermination et d’incapacité à mener à bien la modernisation de l’armée. « Dans un environnement marqué par de nouvelles menaces et des évolutions géopolitiques, il est aujourd’hui essentiel de rendre les forces armées allemandes capables de dissuasion et prêtes à la défense », déclarait le président Frank-Walter Steinmeier dans un discours prononcé avant l’entrée en fonction du nouveau ministre, Boris Pistorius, au début de l’année 2023.
C’est précisément Pistorius qui, au sein du gouvernement, a activement promu des initiatives de réforme visant à renforcer les forces armées. Reconnaissant publiquement le poids de la bureaucratie au sein de la Bundeswehr, qui compliquait et ralentissait les processus d’acquisition, de développement et de recherche, le ministre a annoncé des réformes destinées à alléger ces contraintes.
Par la suite, le gouvernement a adopté une stratégie de sécurité nationale mettant l’accent sur la dissuasion, dans laquelle la Russie est explicitement désignée comme « la menace la plus significative pour la paix et la sécurité dans la région euro-atlantique ». Cette orientation s’est accompagnée d’un durcissement du discours politique : en octobre 2023, Pistorius déclarait que l’Allemagne devait devenir le pilier de la défense collective européenne.
Depuis lors, les achats de défense se sont intensifiés, atteignant un niveau sans précédent — 47 milliards d’euros. À cette occasion, 55 projets d’acquisition ont été lancés, portant notamment sur des avions de patrouille, des systèmes de défense aérienne et antimissile, des hélicoptères ainsi que des véhicules blindés de combat d’infanterie.
En mars 2025, le Parlement a adopté un amendement exemptant les dépenses publiques de défense supérieures à 1 % du PIB du « frein à l’endettement », ouvrant ainsi la voie à des investissements publics massifs dans le secteur. Cette décision a été prise malgré les protestations de l’opposition radicale, qui disposait alors d’une minorité de blocage — ce point sera abordé plus loin.
Sous le nouveau gouvernement, un objectif politique clair a été affiché : la création de l’armée la plus puissante d’Europe. Cet objectif s’est également traduit concrètement par une augmentation des dépenses de défense. Ainsi, en 2025, celles-ci ont atteint environ 2,4 % du PIB, tandis que le budget pour 2026 prévoit 2,8 % du PIB, soit 108 milliards d’euros — le niveau le plus élevé depuis la fin de la guerre froide.
Depuis 2024, une réforme du service militaire fait l’objet de débats actifs. Le système de service volontaire, en vigueur depuis 2011, a entraîné un déficit de personnel au sein de la Bundeswehr : plus de 20 % des postes pour les soldats du rang et les militaires restaient vacants. L’une des manifestations de ce problème au sein des forces armées allemandes a été l’augmentation, en 2025, de 72 % du nombre de refus de service militaire pour des motifs de conscience par rapport à 2024.
Afin de renforcer les effectifs des forces armées, le ministre de la Défense a proposé de réintroduire partiellement la conscription obligatoire. Cette proposition a suscité des débats politiques, si bien que l’adoption de la réforme n’a eu lieu qu’à la fin de l’année dernière. Le caractère volontaire du service militaire a été maintenu, tout en introduisant des questionnaires obligatoires pour les hommes afin d’évaluer leur aptitude au service militaire.
À l’issue de cette évaluation, un service est proposé à ceux qui manifestent un intérêt et sont jugés aptes, tout en conservant la possibilité de refuser.
Dans ce contexte, les questions de politique étrangère, bien qu’elles relèvent de la compétence fédérale, ont dominé les débats lors des élections régionales de l’automne 2024 en Saxe, en Thuringe et dans le Brandebourg. À l’issue de ces scrutins, le parti d’extrême droite « Alternative pour l’Allemagne » (Alternative für Deutschland, AfD) a atteint un niveau historique, tandis que le parti de gauche radicale « Alliance Sahra Wagenknecht » (Bündnis Sahra Wagenknecht, BSW) a fait son entrée dans les parlements régionaux.
Ces formations ont obtenu suffisamment de voix pour concurrencer les partis centristes — la CDU et le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) — dans la formation des gouvernements locaux. Cela a toutefois pu être évité grâce à la pratique politique dite du « cordon sanitaire » (Brandmauer), qui consiste à isoler les partis extrêmes de la part des forces traditionnelles — notamment la CDU et le SPD — y compris en refusant d’engager des négociations de coalition avec eux.
Néanmoins, le succès des forces radicales appelle une explication. Selon les sondages, 75 % des répondants à l’échelle nationale considèrent la Russie comme une menace pour la paix, alors qu’en Allemagne de l’Est, cette opinion n’est partagée que par 53 % des personnes interrogées. Cet écart renvoie au « facteur oriental » et à son expression — une défiance institutionnelle caractéristique des populations de l’ancienne République démocratique allemande.
En raison de cette méfiance à l’égard de la politique menée par l’État, les citoyens de cette région ont trouvé une alternative dans les programmes des forces d’opposition. La question de la sécurité est ainsi devenue un levier d’influence dans les régions d’Allemagne de l’Est, dont les forces populistes ont su tirer parti, augmentant significativement leur soutien. La dirigeante du BSW a notamment instrumentalisé la situation en présentant les élections locales comme un « référendum sur la guerre et la paix ».
En réalité, leur influence sur la politique étrangère de l’État fédéral demeure limitée : les Länder ne font que déléguer des représentants au Bundesrat, qui adopte ou rejette les lois lorsqu’elles concernent les compétences des régions.
Ces partis radicaux ont également exprimé une position distincte concernant les sanctions contre la Russie, qu’ils présentent comme nuisibles à l’économie allemande, dans la mesure où elles contribuent à l’augmentation de l’inflation et des prix de l’énergie. Dans la rhétorique de l’AfD et du BSW, les sanctions sont ainsi décrites comme une trahison des intérêts et des besoins des citoyens, ce qui alimente également leur position antimilitariste. « L’Allemagne doit prendre en compte ses propres intérêts », déclarait le coprésident de l’AfD, Tino Chrupalla, en critiquant l’impact des sanctions.
De telles exploitations des peurs sociales, combinées à la critique de l’immigration, ont contribué à la progression de l’AfD, qui a obtenu 152 sièges au Bundestag à l’issue des élections de février 2025 — un nouveau record historique pour le parti (contre 83 mandats en 2021). Par ailleurs, 64 sièges ont été remportés par une autre force antimilitariste — le parti de gauche radicale « Die Linke ». Ce résultat est intervenu malgré les attentes selon lesquelles, affaibli par sa scission avec le BSW, il ne franchirait pas le seuil électoral.
Les forces radicales exploitent ouvertement les représentations que les Allemands se font de leur place dans la sécurité européenne afin d’améliorer leurs résultats électoraux. Le choc lié à leurs propres crimes et à l’humiliation subie après la Seconde Guerre mondiale a conduit à une forme d’autocensure : les Allemands ont longtemps peu évoqué leurs propres pertes, tandis que le repentir est devenu un élément central de la politique nationale.
Ces représentations persistent encore aujourd’hui dans la société allemande, et c’est précisément à elles que la Zeitenwende — la politique du « tournant historique » — entend opposer un contrepoids, en redéfinissant le rôle de l’Allemagne dans la sécurité collective européenne.
Les partis radicaux d’opposition, bien qu’idéologiquement opposés, ont de facto formé un groupe « anti-Zeitenwende » au Bundestag. Leur nombre est suffisant pour bloquer les décisions nécessitant des modifications constitutionnelles — 216 députés pour un seuil requis de 210. Malgré des divergences importantes, l’AfD et Die Linke se rejoignent dans leur critique de la politique de défense du gouvernement, en minimisant et en délégitimant la menace russe, pourtant reconnue par l’exécutif allemand.
Cela affaiblit la solidité du cap sécuritaire officiel de l’Allemagne au sein du Parlement, en particulier dans les situations où le gouvernement serait amené à recourir à nouveau à des modifications constitutionnelles, notamment en lien avec le mécanisme du « frein à l’endettement ».
Cette configuration des forces au Parlement exerce également une pression politique plus large. C’est dans ce contexte qu’en mars 2025, les forces de la CDU/CSU, en accord avec le SPD et « Bündnis 90/Les Verts » (Bündnis 90/Die Grünen), ont accéléré la promotion de la création d’un fonds spécial de 500 milliards d’euros ainsi que l’exemption des dépenses de défense supérieures à 1 % du PIB du frein à l’endettement.
L’adoption de cette initiative est intervenue une semaine avant l’entrée en fonction de la nouvelle législature, au moment où les forces radicales auraient déjà disposé d’une minorité de blocage. La dirigeante de l’AfD a alors comparé ces actions à une falsification des élections et a déposé un recours en justice.
Cette situation a également suscité une réaction au sein de la société : la montée des inquiétudes face à la menace de guerre, combinée à une faible acceptation de la rhétorique militariste, s’est traduite par une augmentation du soutien aux critiques du cap gouvernemental — Die Linke et l’AfD. Cette dernière a, depuis lors, commencé à rivaliser avec la CDU/CSU pour la première place en termes de confiance des citoyens. Cette tendance s’est maintenue jusqu’à la fin de l’année 2025, malgré la qualification de l’AfD comme organisation d’extrême droite par l’Office fédéral de protection de la Constitution et malgré les accusations formulées par des membres du Bundestag lors des débats parlementaires, selon lesquelles les députés de l’AfD seraient influencés par le Kremlin.
Les troubles survenus autour de l’adoption par le Bundestag de la loi sur le service militaire, mentionnée précédemment, illustrent également le climat politique. La réforme, qui prévoyait l’envoi de questionnaires aux Allemands de 18 ans à partir du 1er janvier 2026 afin de sélectionner les candidats au service militaire, a suscité des critiques de la part des forces anti-Zeitenwende au Parlement. L’AfD et Die Linke se sont opposées à l’adoption de cette loi, allant jusqu’à appeler, dans certains cas, la jeunesse à manifester.
Des médias de gauche ont rapporté la participation d’environ 55 000 manifestants à travers le pays. Le soutien de la jeunesse à ces partis a été déterminant et s’est également reflété lors des élections législatives de février 2025 : à cette occasion, Die Linke et l’AfD ont été soutenues respectivement par 25 % et 21 % des électeurs âgés de 18 à 24 ans.
Il est également notable que, dans ce contexte de débat, le soutien à l’AfD a progressé dans l’ouest de l’Allemagne. Lors des élections municipales en Rhénanie-du-Nord–Westphalie à l’automne 2025 — le Land le plus peuplé et un bastion traditionnel de la CDU — le parti est parvenu à tripler son soutien, atteignant 16,5 % contre les résultats de 2020.
Une telle dynamique est appelée à renforcer la pression exercée par les forces antimilitaristes de droite radicale sur le gouvernement, notamment en matière de politique de sécurité.
Une situation politique aussi tendue autour de la politique de défense de l’Allemagne est d’une importance particulière pour l’Ukraine. Après l’entrée en fonction de Donald Trump en tant que président des États-Unis en 2025, la Maison-Blanche a commencé à mettre l’accent sur une nouvelle priorité de sa politique de défense — la protection de l’hémisphère occidental. Le rôle de l’Europe dans la conception américaine de sa propre sécurité diminue progressivement, comme en témoigne la Stratégie de sécurité nationale publiée par la Maison-Blanche en novembre 2025, ainsi que la Stratégie de défense nationale du Pentagone de janvier de cette année.
Dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne en cours, les États européens sont contraints de renforcer eux-mêmes leurs capacités de défense. Un rôle décisif revient aux pays les plus puissants économiquement et militairement en Europe, au premier rang desquels l’Allemagne — troisième économie mondiale. Les forces politiques opposées à la militarisation, à la modernisation des forces armées et à la politique de sanctions à l’égard de la Russie affaiblissent la capacité de l’Europe à assurer sa défense collective, ce qui a des conséquences directes pour la sécurité de l’Ukraine.
Ainsi, l’Allemagne poursuit sa transformation en matière de défense dans le cadre de la Zeitenwende. Guidé par la perception d’une menace de guerre en Europe, l’État est passé à une phase proactive de structuration de sa politique de défense, avec pour objectif affiché de faire de son armée la première du continent. Cette orientation se reflète dans les décisions budgétaires, les acquisitions d’armement à grande échelle, ainsi que dans la rhétorique publique et les réformes visant à moderniser le service militaire et à réduire la charge bureaucratique qui entrave la modernisation de la Bundeswehr.
Les forces radicales et d’opposition ont transformé la constance du gouvernement dans la mise en œuvre de son cap de défense en une opportunité d’accroître leur propre soutien. La qualification de l’AfD comme organisation extrémiste, les critiques mutuelles entre les acteurs politiques à propos du cap sécuritaire, ainsi qu’un ensemble de questions problématiques alimentent une concurrence politique interne intense, qui complique la poursuite d’une politique de défense proactive.
Les enquêtes sociologiques montrent une augmentation du soutien électoral aux forces radicales. Dans ce contexte, les mobilisations — principalement portées par la jeunesse — apparaissent comme un premier terrain d’expérimentation pour l’AfD et Die Linke dans l’organisation de manifestations à travers le pays. Ces partis se renforcent en exploitant les inquiétudes sociales, et leurs succès futurs accroîtront leur capacité de pression politique tout en entravant la mise en œuvre de la Zeitenwende.
Cela place les forces politiques au pouvoir, soucieuses de maintenir la confiance des citoyens, face à un choix : suivre les dynamiques électorales en matière de politique de défense et faire des concessions à l’opposition radicale — ce qui porterait inévitablement atteinte à la sécurité nationale — ou maintenir le cap actuel en matière de sécurité.
Ainsi, la poursuite de la politique de Zeitenwende dépendra de la capacité des forces au pouvoir à convaincre la société, en élaborant une formulation adéquate pour décrire les transformations qui attendent l’Allemagne.
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