Maria Hirniak, Analyste junior au sein du groupe de réflexion « Resurgam », spécialisé dans la région Asie-Pacifique.
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Il s'agit de la même Chine : Xi Jinping à la tête de l'État, Wang Yi à la tête de l'appareil diplomatique. Pourtant, les schémas comportementaux de Pékin divergent fortement d'une région à l'autre. Si l'on place dans un même cadre analytique quatre cas, la campagne de coercition économique contre l'Australie (2020-2024), la militarisation des îles artificielles de l'archipel des Spratleys en mer de Chine méridionale, le balancement dans les relations avec la Corée du Sud autour du déploiement du THAAD, et l'expansion d'investissements infrastructurels en Afrique dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie », on obtient une image que le discours journalistique qualifie volontiers de « contradictoire » ou « incompréhensible », malgré la capacité avérée de la Chine à nouer des relations.
En réalité, ce comportement est cohérent. La Chine mène ce que l'on peut appeler une « stratégie variable ». Soit une combinaison systématique de coopération et de pression, dont les proportions varient selon le partenaire, la région et le dossier. Et c'est précisément le déchiffrage de cette stratégie qui donne la clé pour comprendre comment Pékin agira au cours de la prochaine décennie.
Pour saisir la variabilité chinoise, il faut commencer par 1991. Aucun centre de pouvoir alternatif n'a réussi à égaler le modèle de l'alliance antisoviétique : la rhétorique et le comportement soviétiques ont fait de l'appartenance au bloc antisoviétique un choix gagnant à coup sûr pour tout État qui tenait à son indépendance.
La Chine a fait le choix inverse. La formule de Deng Xiaoping « taoguang yanghui » (« dissimuler ses capacités, attendre son heure ») a été une consigne opérationnelle assumée pour plusieurs décennies : ne pas prétendre au leadership mondial, ne pas diriger de coalitions internationales, éviter le conflit direct avec les États-Unis, repousser les sujets sensibles (Taïwan, contentieux maritimes) et ne pas exporter l'idéologie. L'objectif était unique : laisser le pays grandir économiquement au point que le coût de son endiguement devienne insupportable pour l'Occident.
Cette croissance reposait sur trois mécanismes. D'abord, la politique de « réforme et d'ouverture » (改革开放) lancée à la fin des années 1970, qui a transformé les provinces côtières en plateforme manufacturière du monde par le biais des zones économiques spéciales et d'un régime favorable aux investissements directs étrangers (IDE). Au milieu des années 1990, la Chine était devenue le deuxième pays récepteur d'IDE au monde. Ensuite, l'adhésion à l'OMC en décembre 2001, qui a ouvert aux exportations chinoises les marchés des pays développés et lancé une phase de croissance accélérée : entre 2002 et 2006, le PIB par habitant a augmenté de 49 %. Enfin, une politique industrielle d'État dans les secteurs stratégiques, visant à renforcer le potentiel technologique via des coentreprises assorties de transferts de technologie obligatoires.
En 2010, ce dispositif fonctionnait. L'économie chinoise avait été multipliée par douze, le commerce extérieur par huit, et le budget militaire avait été multiplié par plus de dix. Aucune coalition anti-chinoise ne s'était formée ; au contraire, de l'UE à l'ASEAN, les partenaires cherchaient à intégrer Pékin dans les chaînes de valeur mondiales.
Cette stratégie comportait pourtant une limite intégrée. L'expansion économique silencieuse s'est révélée incompatible avec les revendications territoriales ouvertes en mer de Chine méridionale, la militarisation des récifs des Spratleys et la pression accrue sur Taïwan. À un certain stade, maintenir un « profil bas » est devenu impossible au sens physique du terme : une économie de cette taille ne pouvait plus avancer inaperçue. Les griefs ont commencé à pleuvoir sur Pékin de toutes parts. Des États-Unis, sur les déséquilibres commerciaux, la manipulation du taux de change et les violations de la propriété intellectuelle ; des pays de l'ASEAN et des Philippines, sur les îles artificielles ; de l'UE, sur l'inégalité des conditions d'accès au marché chinois. En 2011, l'administration Obama a annoncé le « Pivot vers l'Asie » (Pivot to Asia), signalant une réorientation stratégique des États-Unis vers l'endiguement de la Chine dans la région indo-pacifique. C'est précisément à ce stade, lorsque l'expansion silencieuse ne servait plus de couverture, que Pékin a inventé sa propre version de l'adaptabilité.
Au lieu d'un choix tranché entre les deux extrêmes, « dissimulation » et « affirmation de soi », la Chine s'est mise à les appliquer simultanément, mais à des destinataires différents. Pour un pays : ton conciliant, coopération économique, rencontres rituelles au plus haut niveau. Pour un autre : incidents frontaliers, « encerclement » par les infrastructures, diplomatie agressive. L'objectif est d'empêcher les adversaires potentiels de percevoir la Chine de manière également hostile au même moment. Si le Japon, l'Inde, le Vietnam, les Philippines et l'Australie traversent leurs crises avec Pékin tour à tour, chacun de son côté, pendant que les autres pays cités reçoivent au même moment des bonus économiques, l'idée d'une « OTAN asiatique » reste purement théorique.
Cette stratégie repose sur quatre instruments. Le premier : le poids économique. L'Initiative « Une ceinture, une route », lancée en 2013, a arrimé au capital chinois des dizaines de pays, de l'Asie du Sud-Est à l'Afrique. La Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures, créée en 2015 sans les États-Unis mais avec la plupart des alliés américains comme membres, a fait de la Chine une alternative à la Banque mondiale. La version classique de cet instrument, le récit du « piège de la dette » de Hambantota au Sri Lanka, a été sérieusement remise en cause ces dernières années dans la littérature académique. La chercheuse Deborah Brautigam a montré que la situation s'expliquait davantage par des erreurs d'économie politique sri-lankaise que par une stratégie délibérée de Pékin. Mais la déconstruction du mythe du « piège » ne signifie pas que le mécanisme d'influence ait disparu, il opère simplement de manière plus subtile. Au lieu du scénario « prêt, défaut, saisie d'actif », Pékin obtient des leviers par la dépendance systémique des emprunteurs à la poursuite du financement chinois.
Le deuxième instrument : la puissance douce et les institutions parallèles. BRICS, OCS, RCEP, Initiative pour la sécurité mondiale : autant de plateformes d'interaction économique et sécuritaire offertes à la Chine, dont les États-Unis et leurs alliés sont soit exclus (BRICS, OCS, ISM), soit simplement membres parmi d'autres, et non coordinateurs des règles (RCEP). Ce n'est pas un remplacement direct des institutions occidentales, mais une forme de coexistence parallèle qui érode progressivement leur monopole sur la « production des normes ». Cet instrument a toutefois des limites nettes, et le cas du format « 17+1 » (coopération de la Chine avec 17 pays d'Europe centrale et orientale, mise en place en 2012) le montre clairement. En mai 2021, la Lituanie en est sortie ; en août 2022, la Lettonie et l'Estonie ont suivi, et le format s'est transformé en « 14+1 ». Juridiquement, le format « 14+1 » a survécu, mais il a perdu l'essentiel : la capacité d'attirer de nouveaux participants et de produire des décisions communes.
Le troisième instrument : la dissuasion militaire. La stratégie A2/AD, conçue par l'appareil militaire central chinois (anti-access/area-denial : déni d'accès et interdiction de zone), qui combine missiles à moyenne portée, systèmes de défense aérienne, armement antinavire et capacités cyber, n'est pas, contrairement à ce que l'on dit souvent, orientée contre les États-Unis dans le sens d'une préparation à une guerre directe. Sa logique est autre : il s'agit de relever à tel point le coût attendu d'une intervention américaine que la décision même de Washington d'intervenir dans un conflit régional devienne discutable. Et elle est déjà suffisamment efficace pour que des analystes japonais doutent publiquement que la présence militaire américaine dans la région garantisse encore l'endiguement de la Chine.
Le quatrième instrument : l'ambiguïté stratégique (strategic ambiguity). Contrairement aux États-Unis, qui assument leurs engagements alliés (OTAN, Traité de sécurité avec le Japon, Accord de défense mutuelle avec la Corée du Sud) par une clarté déclarative (strategic clarity), la Chine évite systématiquement de codifier publiquement ses lignes rouges. Les conditions concrètes qui déclencheraient l'usage de la force concernant Taïwan sont formulées en termes généraux dans la Loi anti-sécession de 2005 ; le contenu juridique de la « ligne en neuf traits » en mer de Chine méridionale n'a pas été précisé par Pékin, même après la décision arbitrale de 2016 dans l'affaire Philippines contre Chine, qui rejetait partiellement ces revendications.
Cette stratégie remplit deux fonctions. D'une part, elle complique la planification stratégique des adversaires : elle les contraint à choisir entre une option coûteuse, se préparer à l'éventail le plus large possible d'actions chinoises, et une option risquée, planifier en fonction d'un scénario précis qui peut se révéler erroné. D'autre part, elle préserve à Pékin sa flexibilité opérationnelle et diplomatique, et écarte le risque du « piège de l'engagement » (commitment trap), où un État est contraint d'utiliser la force uniquement pour valider une déclaration publique faite auparavant.
Pékin déploie les quatre instruments (poids économique, institutions parallèles, A2/AD, ambiguïté stratégique) en parallèle. La question porte sur le dosage de ces instruments dans des cas régionaux concrets. Examinons-les.
Les relations sino-japonaises illustrent le modèle « économie chaude, politique froide » (政冷经热) : une interdépendance économique profonde coexiste avec une tension durable sur les volets sécuritaire et historique. Le commerce bilatéral dépasse 300 milliards de dollars par an ; la Chine est le premier partenaire commercial du Japon ; les investissements et technologies japonais ont joué un rôle considérable dans le développement industriel de la RPC. Cette interdépendance structurelle nourrit un lobby de désescalade dès que les tensions politiques montent.
Cela ne veut pas dire que les relations sont pacifiques. Dans sa Stratégie de sécurité nationale de 2022, le Japon a directement qualifié la Chine de « défi stratégique sans précédent », en pratique sa principale menace. Les îles Senkaku, que le Japon contrôle et que la Chine revendique comme historiquement chinoises, sont devenues une véritable « zone grise » de confrontation : des patrouilleurs chinois entrent chaque semaine dans les eaux adjacentes, des chasseurs japonais décollent des centaines de fois par an pour les intercepter.
Mais, et c'est un point crucial, il n'y a pas d'affrontement physique. Les navires chinois entrent dans la zone, mais évitent l'éperonnage. Les avions chinois s'approchent de l'espace aérien japonais, mais ne le violent pas. En décembre 2022, Tokyo a adopté un ensemble de documents stratégiques prévoyant de porter le budget de la défense à 2 % du PIB d'ici 2027 et d'acquérir des « capacités de contre-frappe », autrement dit, une rupture avec la doctrine d'après-guerre en vigueur depuis 1945. C'est le changement le plus radical de la politique de défense japonaise en quatre-vingts ans. La réaction de Pékin a tenu dans une rhétorique sur le « militarisme japonais », mais au même moment se sont tenues des rencontres entre les deux dirigeants, des civilités rituelles à l'occasion d'anniversaires de traités, un dialogue diplomatique intensif.
La ligne de contrôle effectif entre la Chine et l'Inde s'étend sur 3 488 kilomètres de terrain montagneux, dont une partie reste contestée depuis la guerre sino-indienne de 1962. Comme on l'a dit plus haut, en juin 2020, dans la vallée de Galwan (Ladakh), s'est produit ce qui n'a jamais eu lieu entre l'île japonaise de Senkaku et le Japon : un affrontement physique avec pertes humaines. Vingt soldats indiens sont tombés au corps à corps, la partie chinoise n'a toujours pas annoncé ses pertes, bien que des estimations indépendantes évoquent plusieurs dizaines. Cet épisode fait partie d'un schéma systémique appliqué à l'Inde. Le partenariat stratégique de la Chine avec le Pakistan, l'adversaire historique de l'Inde, le corridor économique sino-pakistanais d'environ 60 milliards de dollars, l'ouverture de la base navale chinoise de Djibouti en 2017, l'activité infrastructurelle au Sri Lanka, au Bangladesh, au Myanmar, aux Maldives, et ce que les stratèges indiens appellent le « collier de perles » (concept en réalité proposé non par les Chinois, mais par les analystes de Booz Allen Hamilton en 2005 pour le Pentagone), composent précisément le tracé géospatial perçu à New Delhi comme un encerclement stratégique.
Le paradoxe : les capacités militaires réelles de la Chine en Asie du Sud sont nettement plus modestes qu'en Asie de l'Est. Les chercheurs de la RAND Corporation Scobell, Ratner et Beckley ont proposé dès 2014 le concept de « forteresse vide » pour décrire cette situation, allusion au célèbre épisode de l'histoire militaire chinoise où le stratège Zhuge Liang aurait trompé l'ennemi en lui montrant une ville vide. Les régions autonomes du Tibet et du Xinjiang créent une vulnérabilité interne : Pékin doit y maintenir d'importants effectifs militaires et policiers pour contrôler les minorités ethniques et contenir le séparatisme. Ces troupes sont mobilisées à l'intérieur, on ne peut pas les redéployer vers le théâtre sud-asiatique. Et pourtant, la pression y est réelle, physique, avec des morts. Au Japon : seulement rhétorique, sans victimes. Pourquoi ?
La réponse tient à trois facteurs structurels qui déterminent systématiquement l'intensité de la pression chinoise dans chaque contexte bilatéral.
Premier facteur : l'asymétrie économique. Le commerce sino-japonais (plus de 300 milliards de dollars) est presque trois fois supérieur au commerce sino-indien (environ 130 milliards). L'interdépendance économique génère au Japon un électorat intérieur puissant : entreprises, chambres de commerce, gouvernements régionaux, tous opposés à une confrontation frontale. Idem à Pékin. Cela crée un facteur structurel de modération que ni l'une ni l'autre des capitales n'a intérêt à briser. Dans le cas indien, la barrière économique est nettement plus basse : l'Inde n'est pas un marché critique pour la plupart des secteurs chinois clés, et inversement. Le coût de la tension y est donc moindre, et le seuil de tolérance aux incidents, plus élevé.
Deuxième facteur : les engagements d'alliance de l'adversaire. Le Japon est lié aux États-Unis par un traité de sécurité formel de 1960, dont l'article V prévoit explicitement la défense mutuelle en cas d'attaque armée sur les territoires sous administration japonaise. Washington a officiellement confirmé que cet article s'applique aussi aux îles Senkaku. Tout incident sérieux autour de ces îles entraîne donc automatiquement les États-Unis dans une escalade potentielle. L'Inde, à la différence du Japon, n'est l'alliée des États-Unis dans aucun traité juridiquement contraignant. Le QUAD, malgré tout son poids politique, ne prévoit pas de garanties de défense mutuelle. Les accords conclus par l'Inde avec les États-Unis (LEMOA, COMCASA, BECA) assurent l'interopérabilité fonctionnelle et l'échange de renseignements, mais n'obligent pas Washington à défendre Delhi militairement. Cela crée pour la Chine un espace de pression « plus sûr ».
Troisième facteur : la nature physique des contentieux territoriaux. Senkaku, ce sont de petites îles inhabitées en pleine mer. La « zone grise » y constitue le régime naturel de confrontation : on peut utiliser des garde-côtes au lieu de navires militaires, des survols rapprochés au lieu de pénétrations dans l'espace aérien, des flottilles de pêche au lieu d'une présence navale. La transparence des actes en mer est limitée, il est difficile d'établir clairement qui est l'agresseur dans un incident donné. La Ligne de contrôle effectif terrestre entre la Chine et l'Inde, elle, est une ligne de démarcation physiquement définie où se trouvent des soldats en chair et en os. Paradoxalement, cette acuité des contentieux terrestres les rend plus faciles à escalader de manière contrôlée : la Chine peut « doser » une pression limitée sur un secteur précis, obtenir un avantage tactique, puis stabiliser la situation par la diplomatie, parce qu'un échange total de coups entre deux puissances nucléaires sur un col montagneux est tout aussi désavantageux pour les deux.
Récapitulons. Dans le cas japonais, les trois variables jouent contre la pression dure : forte interdépendance économique, alliance formelle avec les États-Unis, nature maritime du contentieux. D'où l'approche prudente de Pékin. Dans le cas indien, les trois variables sont favorables à une pression plus dure : interdépendance économique relativement faible, absence d'alliance formelle avec les États-Unis, nature terrestre de la LAC. D'où Galwan 2020, le soutien actif au Pakistan, la pression infrastructurelle via le CPEC.
Le paradoxe trouve ainsi son explication. La Chine se montre plus offensive précisément là où le risque de confrontation directe avec les États-Unis est objectivement plus faible. Cela ressemble à une minimisation rationnelle des coûts stratégiques.
Cette stratégie commence pourtant à se heurter à sa limite structurelle. Le format de coopération entre les États-Unis, le Japon, l'Inde et l'Australie (QUAD), Wang Yi l'avait qualifié avec mépris en mars 2018 « d'écume de mer destinée à disparaître ». Sept ans plus tard, cette alliance a tenu son cinquième sommet de dirigeants. Sa caractéristique principale : elle réunit le Japon et l'Inde, les deux plus grandes puissances asiatiques, qui ne sont liées par aucune alliance formelle entre elles. Autrement dit, le QUAD est un mécanisme qui contraint la Chine à affronter simultanément ses deux principaux adversaires régionaux, et non plus l'un après l'autre. Précisément ce que la stratégie variable était censée éviter.
Un autre format stratégique, le pacte de défense trilatéral entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie (AUKUS), annoncé en septembre 2021, est allé plus loin. Pour la première fois, la technologie des sous-marins à propulsion nucléaire est transmise à un État non nucléaire. Quand l'un des pays de ce partenariat, l'Australie, s'est mis à se rapprocher publiquement de Washington, Pékin a imposé des sanctions commerciales à Canberra : droits de douane et interdictions informelles sur le vin, l'orge, le charbon et les homards australiens. L'interdiction visait moins à punir l'Australie qu'à envoyer un signal aux autres : voici ce qui attend ceux qui basculent vers un balancement assumé. Un contre-balancement classique.
Mais autre chose s'est révélé : malgré la punition ostensible, le contre-balancement par la pression n'a pas fonctionné sur l'Australie. Elle n'a pas renoncé à l'AUKUS. Et en août 2023, à Camp David, s'est tenu un sommet trilatéral historique États-Unis–Japon–Corée du Sud, qui a consolidé la coordination entre les trois plus importants alliés américains en Asie. Cette structure trilatérale, c'est ce que la Corée du Sud et le Japon, compte tenu de leurs différends historiques, n'avaient jamais entrepris auparavant. Autrement dit, la stratégie variable, malgré tous les incitatifs économiques et la diplomatie rituelle, n'a pas pu empêcher la consolidation régionale que Pékin redoutait.
C'est important. L'idée même de variabilité consistait à maintenir les adversaires potentiels divisés par une approche différenciée qui ne donnait pas matière à une consolidation unanime. Le QUAD, l'AUKUS et les formats trilatéraux montrent que cette stratégie ne fonctionne plus pleinement : les puissances régionales clés ont commencé à institutionnaliser leur coordination, partant du principe que l'assertivité cumulée de la Chine l'emporte sur les bénéfices d'une coopération bilatérale avec elle.
L'analyse de la stratégie variable conduit à trois conclusions.
La stratégie chinoise n'est ni constamment « pacifique » ni constamment « agressive » : elle est variable par nature, et cette variation a des causes structurelles identifiables. Le point est essentiel pour la compréhension, car la « menace chinoise » dans le discours occidental est souvent présentée comme monolithique. Or l'intensité de cette menace diffère d'une région à l'autre et appelle des réponses différentes. Une recette généralisée d'« endiguement de la Chine » ne fonctionnera pas : la stratégie de Pékin est elle-même différenciée, donc la réaction doit l'être aussi.
La stratégie variable a été efficace dans la période allant des années 2000 aux années 2010, quand l'influence chinoise croissait plus vite que ne se formait la réaction des adversaires. Le balancement institutionnel via l'AIIB, les BRICS, l'OCS, le RCEP a créé une couche parallèle d'architecture régionale. L'attractivité économique retardait la consolidation du front anti-chinois et permettait à Pékin de gagner du temps. Aujourd'hui, ce temps semble toucher à sa fin.
L'efficacité du modèle a des limites, et ces limites commencent à apparaître maintenant. Le QUAD, l'AUKUS, la transformation stratégique japonaise vers l'autodéfense en 2026, la réorientation indienne vers un partenariat avec les États-Unis, la coordination trilatérale États-Unis–Japon–Corée du Sud : tous ces processus traduisent une consolidation progressive de la réponse régionale. Le concept de « forteresse vide » reste pertinent pour l'Asie du Sud, mais l'Asie de l'Est en sort déjà. Pékin se trouve face à un dilemme : conserver la variabilité dans l'espoir que le QUAD et l'AUKUS resteront faiblement institutionnalisés, ou passer à une ligne plus dure, au risque d'accélérer la consolidation des adversaires.
Pour l'Ukraine, ce cas dépasse la seule question chinoise. Il porte sur la façon dont les grandes puissances, dans une situation de confrontation structurelle, gèrent le dilemme de l'endiguement, et sur la raison pour laquelle même les stratégies les plus inventives finissent par buter sur leur limite. La géopolitique contemporaine se laisse de moins en moins enfermer dans les schémas simples « ami-ennemi ». Mais en même temps (et le cas chinois le démontre), quand les ambitions stratégiques dépassent la capacité d'absorption de la manœuvre diplomatique, les adversaires finissent par se consolider. C'est entre ces deux pôles que doivent manœuvrer les pays qui ne sont ni la Chine ni les États-Unis.
La diplomatie ukrainienne résout ces dernières années une équation pratiquement symétrique : comment être à la fois dans le système de sécurité occidental tout en gardant une marge pour les relations économico-commerciales avec la Chine, et comment lier les États-Unis par des engagements formels sans perdre la multivectorialité. Observer comment Pékin gère des dilemmes analogues est une leçon utile, même si l'objectif de la manœuvre ukrainienne est inverse. La Chine cherche à affaiblir l'ordre occidental et à diminuer la certitude des engagements d'alliance américains. L'Ukraine, au contraire, a besoin d'un ancrage maximal dans l'architecture institutionnelle occidentale et de garanties de sécurité juridiquement contraignantes. Mais les instruments par lesquels Pékin pilote ses relations avec différents partenaires peuvent être étudiés indépendamment des objectifs, et c'est en cela que l'expérience chinoise reste méthodologiquement précieuse.
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