Kyrychko Dmytro, stagiaire au Centre Resurgam
Photo: REUTERS/Khalil Ashawi
Après le début de la guerre civile en Syrie, le régime de Bachar al-Assad a donné la priorité à la lutte contre l’opposition syrienne et contre l’organisation dite « État islamique » (EI) dans le centre et l’ouest du pays. Lorsque l’armée syrienne a retiré ses forces de l’est, où se situent les régions kurdes, cela a permis aux structures politiques locales de prendre le contrôle du territoire.
Elles ont immédiatement mis en place leurs propres organes d’autogouvernement ainsi que les Unités de protection du peuple (YPG), qui ont commencé à assurer la sécurité de la région, notamment en servant de force tampon contre les groupes de l’EI. Les Kurdes ne réclamaient pas le renversement du régime, mais la fédéralisation de la Syrie.
D’un point de vue stratégique, Assad a choisi de ne pas engager de conflit avec les Kurdes, déjà en confrontation avec Ankara, car il cherchait à contrebalancer l’influence turque en raison du soutien apporté par la Turquie à une partie de l’opposition syrienne pro-turque. Cette décision visait à la fois à fragmenter davantage l’opposition syrienne et à empêcher une éventuelle participation des Kurdes aux côtés des forces rebelles.
Par ailleurs, les Kurdes de Turquie ont historiquement revendiqué l’indépendance vis-à-vis d’Ankara, ce qui a contribué à forger l’attitude hostile de la Turquie envers toute formation kurde organisée.
Photo: ISW Institute For The Study Of War
Les unités kurdes YPG ont alors figuré parmi les forces les plus efficaces dans la lutte contre l’EI. Après la victoire de Kobané face aux forces de l’« État islamique », les États-Unis ont de facto conclu une alliance avec les forces kurdes, en leur fournissant un soutien aérien, des livraisons d’armes et des instructeurs.
La création des Forces démocratiques syriennes (SDF) a été initiée ; elles sont devenues une coalition militaire regroupant les YPG et des tribus arabes de la région, constituant ainsi de facto l’armée de l’autonomie kurde. L’alliance avec les États-Unis poursuivait un double objectif : vaincre les forces de l’EI d’une part, et consolider un territoire de facto autonome ne relevant pas de Damas d’autre part. Pour Assad, cela signifiait la perte définitive de ressources et de territoires, mais sans confrontation directe avec les États-Unis.
Il est également essentiel de mentionner le rôle de la Russie dans la région qui, après son intervention en 2015 dans la guerre civile syrienne, est devenue l’un des arbitres de la question kurde. Son rôle consistait à prévenir un affrontement direct et à surveiller les hostilités entre la Turquie et les Kurdes au moyen de patrouilles.
Pour Moscou, il s’agissait d’un levier supplémentaire d’influence régionale sur les parties au conflit, renforçant ainsi sa position. Le Kremlin pouvait, selon les circonstances, attiser les tensions afin de proposer ensuite sa propre médiation. La Russie exerçait une influence sur la Turquie et sur les États-Unis par sa présence militaire et par sa coopération avec le secteur pétrolier kurde, tandis qu’elle plaçait progressivement Assad dans une relation de dépendance par le contrôle des décisions sécuritaires et par un soutien financier.
L’autonomie kurde, avec le soutien des États-Unis, contrôlait des actifs économiques clés de la Syrie. Parmi eux figuraient les champs pétroliers de Deir ez-Zor et d’Al-Hasakah, qui constituent des sources essentielles de la production pétrolière syrienne. Ce sont précisément ces ressources qui ont assuré la base financière de l’autonomie régionale après 2021 et qui généraient environ 288 millions de dollars par an.
Ces revenus servaient à garantir le fonctionnement des organes administratifs, de la police et des forces armées. La Turquie craignait qu’une partie de ces fonds ne finance le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui défend l’idée d’un État kurde indépendant et qui est reconnu comme organisation terroriste en Turquie, aux États-Unis et dans l’Union européenne en raison de ses attentats.
Une partie des revenus pouvait également revenir aux États-Unis, en tant que pays ayant soutenu et modernisé les infrastructures pétrolières.
Un autre levier tout aussi important pour les Kurdes était le contrôle des centrales hydroélectriques sur l’Euphrate. Grâce notamment aux barrages de l’Euphrate et de Mansour, ils contrôlaient l’approvisionnement en eau, la production d’électricité ainsi que l’irrigation des terres agricoles.
Source: Conflict Monitor by IHS Markit, 18 November 2019, Energy Consulting Group, BBC
Le 27 novembre 2024, des groupes d’opposition syriens dirigés par Hayat Tahrir al-Sham (HTS) ont lancé une offensive contre le régime d’Assad. Dès le départ, l’opposition syrienne s’est appuyée sur un soutien extérieur. La Turquie a fourni une assistance logistique, militaire et politique aux combattants de HTS et a activement participé à la planification de l’opération ainsi qu’à l’entraînement des forces.
Ankara était intéressée par l’affaiblissement des positions kurdes, la réduction de l’influence de la Russie et l’élargissement de sa propre zone d’influence en Syrie. Par la suite, lorsque la situation réelle du régime d’Assad est devenue évidente, l’objectif de la Turquie est devenu la prise complète du pouvoir en Syrie et la formation d’un gouvernement loyal afin de contrôler les ressources et de lutter contre les Kurdes.
Dans le contexte de l’avancée des combattants de HTS vers Damas en novembre 2024, les forces kurdes ont profité du vide temporaire du pouvoir et de l’instabilité de l’armée d’Assad pour mener une offensive limitée à l’ouest de l’Euphrate en plusieurs points. Ces actions visaient à établir une zone de défense plus profonde et à renforcer leurs positions dans les futures négociations avec le nouveau pouvoir à Damas.
Cependant, elles n’ont pas réussi à consolider leurs gains, les capacités des Kurdes s’étant révélées nettement inférieures à celles de la Turquie et des nouvelles autorités syriennes, qui prônaient l’élimination de toute forme d’autonomie.
En réalité, le 8 décembre 2024, le régime à Damas est tombé, après qu’Assad a fui vers Moscou et que les rebelles sont entrés dans la capitale. Un gouvernement de transition a été formé peu après, suivi par l’organisation d’élections.Le nouveau pouvoir, dirigé par Ahmed al-Sharaa, a adopté une orientation visant la légitimation internationale, la levée des sanctions et la construction de l’image d’un nouveau leadership. Les éléments centraux de cette stratégie ont été des visites à Moscou et à Washington, ainsi que la venue d’Ursula von der Leyen à Damas.
Dans le même temps, les nouvelles autorités n’avaient pas l’intention d’accorder une autonomie à quiconque — comme l’ont montré leurs actions fermes contre les soulèvements locaux des Druzes et des Alaouites en mars 2025. Le caractère rapide et particulièrement brutal de leur répression, accompagné de nombreuses victimes, constituait un signal clair.
Premièrement, le nouveau régime à Damas a démontré sa capacité à écraser toute tentative d’autonomie régionale ; deuxièmement, il a confirmé sa monopolisation de l’usage de la force sur l’ensemble du territoire syrien ; troisièmement, il a affirmé son orientation vers la construction d’un État unitaire fortement centralisé, même au prix de répressions contre d’anciens alliés dans la lutte contre Assad.
La Turquie a pendant de longues années considéré les mouvements autonomistes kurdes sur son propre territoire comme une menace pour sa sécurité nationale et a mené contre eux des opérations militaires, notamment en raison des activités du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et des forces qui lui sont liées. Les autorités turques ont régulièrement déclaré que toute tentative des Kurdes de créer une autonomie en Syrie pourrait inspirer des sentiments séparatistes parmi leur propre population kurde.
Dès le début de l’année 2025, la Turquie, en coordination avec Damas et avec les groupes armés qu’elle soutenait, a commencé à mener des opérations contre les Kurdes en Syrie, mais celles-ci n’ont produit que des gains locaux limités. Ces premières confrontations ont abouti à l’accord du 10 mars 2025 entre les nouvelles autorités syriennes et les SDF, qui rétablissait un cessez-le-feu et prévoyait l’intégration progressive des Kurdes dans la nouvelle Syrie.
Les combats ont repris au milieu de l’année 2025. Les principaux foyers d’affrontements se situaient dans les zones proches d’Alep où vivaient des Kurdes, ainsi que dans les territoires que les SDF avaient occupés en 2024. L’avancée progressive des forces du nouveau gouvernement syrien a révélé les faiblesses structurelles de l’autonomie kurde et des forces des SDF. Bien que le commandement et les unités kurdes aient maintenu leur cohésion, les unités arabes se repliaient en grand nombre et ne montraient pas de réelle volonté de combattre les forces gouvernementales, envers lesquelles elles éprouvaient une certaine sympathie.
Le 13 janvier 2026, les troupes de Damas sont entrées sur le territoire contrôlé par l’autonomie kurde sur la rive gauche de l’Euphrate. Les SDF ont effectué un retrait rapide de la plupart des territoires qu’elles contrôlaient auparavant, perdant les champs pétroliers ainsi que l’ensemble de leur base économique.
Un facteur important dans la chute des Kurdes réside dans le fait que le territoire appelé autonomie kurde est ethniquement mixte. Les Kurdes vivent de manière compacte dans le nord-est, dans la région d’Al-Hasakah, tandis que les Arabes constituent la majorité dans les régions occidentales et dans la vallée de l’Euphrate. La population arabe estimait que les Kurdes administraient leurs régions de manière insuffisamment impartiale, ce qui entraînait des affrontements locaux et des protestations.
Cela a eu plusieurs conséquences : la loyauté de la population envers les SDF était davantage pragmatique qu’idéologique. Ainsi, lorsque Damas a lancé son offensive contre l’autonomie kurde le 13 janvier de cette année, les combattants arabes au sein des SDF refusaient de se battre et abandonnaient leurs positions, ce qui a accéléré encore davantage l’effondrement de l’autonomie.
Le 18 janvier, un accord a été signé entre Damas et les Kurdes sur l’intégration complète de l’autonomie au sein du nouvel État syrien. Le chef de la région d’Al-Hasakah doit être un Kurde ethnique. Les Kurdes ont également autorisé les forces gouvernementales à entrer sur le territoire de leur capitale, Hassaké, ainsi que dans la grande ville de Qamichli, qui étaient considérées comme leurs bastions.
Damas accorde aux Kurdes des droits civiques ainsi que le droit à leur propre système éducatif. Conformément à l’accord, les SDF ont été dissoutes, et leurs combattants doivent être intégrés dans l’armée syrienne après un processus de sélection. Les provinces de Raqqa et de Deir ez-Zor, majoritairement peuplées d’Arabes, ont été immédiatement transférées sous l’administration de Damas, avec l’ensemble des champs pétroliers et des camps de détenus de l’État islamique.
Officiellement, l’accord est présenté par Damas comme une intégration pacifique, mais en réalité il s’est agi d’une capitulation des Kurdes en l’absence d’alliés extérieurs et d’une perte totale de leur propre étaticité, remplacée par une autonomie culturelle au sein de la Syrie.
La dissolution de l’autonomie est difficile à expliquer sans prendre en compte la dimension internationale. Les actions de la Turquie et des États-Unis indiquent l’existence possible d’un accord informel visant à mettre fin à l’autonomie kurde. Les États-Unis n’ont pas empêché l’offensive contre leurs alliés de longue date, n’ont pas fourni de soutien militaire pendant l’attaque et ont pratiquement accepté immédiatement l’intégration de l’autonomie sur le plan politique.
Le 20 janvier, l’ambassadeur des États-Unis en Turquie a écrit que la mission américaine dans le nord de la Syrie était achevée. L’existence des SDF est devenue inutile pour les Américains en raison des nouveaux arrangements avec Damas et de son nouveau rôle dans la garantie de la sécurité régionale ainsi que dans la poursuite de la lutte contre l’État islamique par ses propres moyens. Cela correspond également à la politique de Trump visant à réduire la présence militaire à l’étranger.
Ankara considère les Kurdes comme une menace pour sa propre sécurité ; c’est pourquoi elle a soutenu dès le départ l’idée de l’unité de la Syrie et a mené pendant des années des campagnes militaires contre les Kurdes. L’ensemble de ces éléments dresse le tableau d’un consensus international en faveur de la dissolution de l’autonomie kurde, considérée comme un élément devenu superflu et faisant obstacle aux intérêts des différentes parties dans la recomposition de l’équilibre des forces en Syrie.
En 2026, les Kurdes de Syrie ont cessé d’exister en tant qu’acteur militaro-politique indépendant. La signature d’un accord d’intégration signifie l’absorption progressive de leurs institutions par l’État syrien. Le facteur kurde n’est plus un levier d’influence extérieure en Syrie, mais devient désormais une question socio-interne.
Le cas kurde illustre plusieurs principes clés des relations internationales :
Aucun allié extérieur ne peut garantir une sécurité permanente, car ses intérêts peuvent évoluer avec le temps.
Les grandes puissances sacrifient parfois des alliés plus petits afin d’obtenir des accords géopolitiques plus larges — et cela reflète les réalités de la politique contemporaine.
Par conséquent, l’accent principal doit être mis sur la capacité propre de l’État ainsi que sur sa puissance militaire nationale.
Concernant la Syrie, le changement de pouvoir ouvre de nouvelles opportunités pour l’Ukraine. Même si la Syrie adopte une approche pragmatique limitant ses relations avec la Russie, le Kremlin a perdu un allié totalement dépendant. L’Ukraine peut donc coopérer avec la Syrie dans des domaines qui étaient auparavant contrôlés par Moscou — allant de la coopération agroalimentaire jusqu’au soutien à la maintenance du matériel soviétique. Cela contribuera au retrait progressif du Kremlin de la région et, par conséquent, à l’affaiblissement stratégique de ses positions.
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