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19 févr. 2026 | 10 MIN.
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La politique énergétique de la Slovaquie a‑t‑elle changé après l’arrivée de Donald Trump

19 févr. 2026 | 10 MIN.
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Rostyslav Onyshchenko, stagiaire au centre analytique Resurgam dans le domaine de l’analyse des pays d’Europe centrale et orientale.

Photo: AFP

Le début de l’année 2026 a marqué un moment de confrontation critique entre Bratislava et Bruxelles, provoqué par la décision du Conseil de l’UE d’interdire totalement l’importation de gaz russe. Ce contexte offrait à la Slovaquie l’occasion de se réorienter vers les États‑Unis, surtout après la décision de Donald Trump de « libérer l’énergie américaine », lorsqu’il a levé le moratoire sur les exportations de GNL vers les pays ne disposant pas d’accords de libre‑échange avec les États‑Unis. 

Dans un contexte de pression de Washington sur les pays de l’UE — pression illustrée par l’annonce en juillet 2025 d’un accord portant sur l’achat par l’Union européenne d’énergies américaines pour un montant de 750 milliards de dollars sur trois ans — il apparaît que le gouvernement de Robert Fico a accepté une coopération énergétique avec les États‑Unis, en adaptant aux exigences américaines et européennes sa conception d’une « politique aux quatre points cardinaux », c’est‑à‑dire une stratégie d’équilibre entre Washington, Bruxelles, Moscou et Pékin.

Dilemme énergétique et pression de Bruxelles

Après l’arrêt du transit du gaz russe via l’Ukraine le 1er janvier 2025, la Slovaquie a été confrontée à un effondrement des volumes transportés par son opérateur national de transport de gaz Eustream : de 18 milliards de m³ en 2024 à un niveau prévu d’environ 6 milliards de m³ en 2026. L’entreprise est ainsi passée du statut de grand hub de transit à celui d’opérateur essentiellement local. 

Malgré l’existence de l’interconnecteur Pologne‑Slovaquie — un gazoduc reliant les réseaux des deux pays et restant largement sous‑utilisé — ainsi que l’accès au GNL croate et polonais, Bratislava s’est tournée vers le « Turkish Stream ». En 2025, les livraisons directes de Gazprom ont représenté environ un tiers des importations totales. La dépendance réelle pourrait toutefois être plus élevée, car le gaz acheté sur les hubs européens est souvent d’origine russe. 

La part du gaz dans la production totale d’électricité du pays reste aujourd’hui autour de 9,8 % (contre 9,9 % en 2024 et 14 % en 2021). Après l’invasion à grande échelle, elle était tombée à 7 %, avant de remonter progressivement pour se stabiliser au niveau actuel. 

La montée des tensions entre Bratislava et Bruxelles a culminé après l’adoption, le 27 janvier 2026, d’un plan européen prévoyant l’interdiction totale du gaz russe (GNL dès début 2027, gazoduc à partir de l’automne 2027). La Slovaquie finalise actuellement un recours devant la Cour de justice de l’UE, tandis que la Hongrie a déjà introduit une plainte similaire. À Bruxelles, ces démarches ont été accueillies avec calme : la porte‑parole de la Commission européenne, Anna‑Kaisa Itkonen, a affirmé que la Commission était prête à défendre sa position, soulignant que le plan REPowerEU — visant à réduire la dépendance aux combustibles fossiles importés et à accélérer la transition verte — reste pleinement en vigueur. 

On observe que, dans un contexte de baisse globale du transit par la branche sud de l’oléoduc Druzhba (‑14 % en 2025), la Slovaquie a évolué à contre‑courant. La principale cause de cette baisse fut l’arrêt des achats de pétrole russe par la République tchèque : en mars 2025, Prague a totalement cessé ses importations, interrompant ainsi les flux dans cette direction. 

La Slovaquie, au contraire, a accru sa dépendance, devenant en 2025 le plus grand importateur avec près de 4,9 millions de tonnes (+24 % sur un an). Cette hausse s’explique par un nouveau schéma de transit : la société hongroise MOL a commencé à prendre possession du pétrole dès la frontière biélorusse‑ukrainienne, modifiant les termes contractuels avec les fournisseurs russes. Le pétrole est ainsi considéré comme vendu non plus en Slovaquie mais à la frontière, ce qui permet de contourner certaines restrictions ukrainiennes et d’approvisionner la raffinerie Slovnaft en matière première bon marché. Les importations hongroises, à l’inverse, ont reculé de 8 % pour atteindre 4,35 millions de tonnes. 

Afin d’éviter un isolement diplomatique comparable à celui du Premier ministre hongrois Viktor Orbán, Robert Fico a cherché à démontrer sa constructivité lors d’une visite à Paris. La qualification de ces échanges par le président français comme un « réveil stratégique » indique la volonté slovaque de se présenter comme un partenaire ouvert au dialogue. La visite était centrée sur l’énergie : Fico a confirmé des discussions avec EDF et Framatome ainsi que sa participation au sommet nucléaire de Paris en mars. L’objectif était clairement d’obtenir le soutien d’un leader européen du nucléaire. Au‑delà de l’apaisement avec Bruxelles face aux nouvelles restrictions sur l’énergie russe, ce déplacement constituait aussi une assurance face à l’imprévisibilité de la nouvelle administration américaine.

Alliance pragmatique : États‑Unis, Slovaquie et Hongrie

Le changement politique à Washington — départ de l’administration Biden et retour de Donald Trump — a conduit Robert Fico à revoir ses calculs. Cette évolution, combinée à la volonté d’établir des relations plus pragmatiques avec les États‑Unis et aux incertitudes concernant la politique commerciale américaine, a favorisé un rapprochement entre la Slovaquie, la Hongrie et Washington. En témoigne l’exemption obtenue par Budapest aux sanctions américaines pour l’importation de pétrole russe via Druzhba, exemption censée couvrir aussi la raffinerie Slovnaft appartenant à MOL. 

Le point culminant de la coopération énergétique avec Washington fut la visite de Fico aux États‑Unis les 17‑18 janvier 2026 et la signature d’un mémorandum nucléaire avec le secrétaire américain à l’Énergie Chris Wright. Le document prévoit notamment la construction par Westinghouse d’un nouveau réacteur de 1 200 MW à la centrale de Bohunice, attendu pour 2041, ainsi que le développement de petits réacteurs modulaires. 

Cette orientation diversifie le secteur énergétique slovaque et réduit à long terme l’influence de Moscou, encore présente via la maintenance et les pièces des installations nucléaires existantes. 

Depuis le 27 janvier, le transit du pétrole russe vers l’Europe de l’Est via la section ukrainienne de l’oléoduc Druzhba a été suspenduà la suite d’une attaque russe. Lors d’une conférence de presse conjointe avec le secrétaire d’État américain Marco Rubio,  Robert  Fico a vivement critiqué l’Ukraine: « Nous disposons d’informations selon lesquelles [le pipeline] aurait déjà dû être réparé », a déclaré Fico aux journalistes après la rencontre à Bratislava. « Je considère ce qui se passe aujourd’hui autour du pétrole comme un chantage politique visant la Hongrie en raison de sa position très ferme  concernant l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne », a-t-il ajouté.

Perspectives des énergies renouvelables

La part totale des énergies renouvelables dans la production d’électricité slovaque a atteint 24,2 % en 2025. L’hydroélectricité domine toujours le mix, représentant environ 17,9 % en 2024, mais son développement est pratiquement à l’arrêt depuis quinze ans. 

Le solaire est devenu le seul segment en forte croissance récente : en 2024, la capacité installée a augmenté de 274 MW et a fourni environ 1,4 % de l’électricité nationale, soit 0,3 point de plus qu’un an auparavant. Cette progression repose largement sur l’importation massive de composants chinois, tendance observée dans toute l’UE où 98 % des panneaux importés proviennent de Chine. 

Les autres filières restent plus modestes. Fin 2024, la bioénergie représentait environ 207 MW installés, ce qui reflète une hausse limitée de 3 MW sur un an, avec près de 4,9 % de la production électrique. 

L’éolien reste encore plus stagnant, bloqué depuis deux décennies autour de 3 MW sans progression notable. 

Le développement futur du secteur pourrait toutefois être freiné par l’évolution de la politique publique. Le régulateur slovaque URSO a annoncé la suppression des subventions aux renouvelables d’ici 2026 et la fin des tarifs d’achat garantis. Cette décision, affectant environ 600 producteurs, est officiellement justifiée par la lutte contre la spéculation et la protection des consommateurs face au financement d’une supposée « idéologie verte ». 

Le secteur devra ainsi évoluer dans un environnement de concurrence pure, sans garanties financières supplémentaires, tandis que l’énergie nucléaire restera la priorité comme source la plus stable.

Scénarios d’évolution et implications pour l’Ukraine

Scénario de base

Le gouvernement Fico cherche à minimiser les pertes financières grâce à l’UE tout en obtenant des bénéfices politiques pour l’abandon progressif des ressources russes. La Slovaquie continuera d’importer du pétrole russe tant qu’un embargo total ne sera pas instauré. Pour Washington, la Slovaquie restera un partenaire fiable en Europe, avec des perspectives de coopération accrues, notamment dans l’énergie. Pour l’Ukraine, Bratislava demeurera un hub logistique important, mais le soutien politique restera conditionné aux intérêts économiques ou politiques slovaques.

Scénario optimiste

Bratislava reconnaît de facto l’orientation européenne et retire son recours contre l’interdiction du gaz russe. Si un embargo total sur le pétrole est adopté, Fico devra s’y conformer malgré le contrat courant jusqu’en 2029. Cela favoriserait le remplacement du gaz russe par des approvisionnements américains et européens stables. Fico pourrait présenter ces contraintes comme une opportunité financière. Washington consoliderait sa position parmi les principaux fournisseurs de technologies nucléaires et de gaz. Les relations avec Ukraine resteraient donc pragmatiques et limitées aux intérêts économiques, d’autant que Robert Fico reste attentif aux attentes et aux sensibilités de son électorat.

Scénario pessimiste

Le gouvernement Fico se maintient au pouvoir et conteste avec la Hongrie l’interdiction du gaz devant la justice européenne afin d’en tirer un maximum d’avantages. Parallèlement, il préservera des contacts avec les grandes capitales européennes pour éviter un isolement financier. Les importations de pétrole russe pourraient se poursuivre jusqu’à la fin des contratsEn cas de stabilisation militaire, Bratislava pourrait chercher à normaliser le commerce avec Moscou, invoquant un retour à la stabilité — un argument qui offrirait à Robert Fico une couverture commode pour poursuivre les achats de pétrole russe. Enfin, la Slovaquie pourrait utiliser son droit de veto sur l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne comme levier de négociation avec Bruxelles — plutôt un moyen de pression qu’un blocage réel : une sorte de « feu rouge » que Robert Fico ne ferait passer au vert qu’après avoir obtenu des concessions de la capitale européenne.

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Rostyslav Onyshchenko, stagiaire au centre analytique Resurgam dans le domaine de l’analyse des pays d’Europe centrale et orientale.

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