Oleksandr Havrylko, stagiaire au Centre analytique Resurgam pour la région africaine.
Photo: Getty Images
Au Mali opèrent de nombreux groupes armés très divers, que le cours de la guerre a consolidés en trois blocs principaux : les séparatistes touaregs, les djihadistes modérés et les djihadistes radicaux.
Le Front de libération de l'Azawad (FLA) est une coalition formée le 30 novembre 2024 à partir de différents groupes touaregs, réunis après la rupture par le Mali de l'accord de paix d'Alger, qui fixait le cessez-le-feu entre les forces gouvernementales et les rebelles touaregs. Le FLA vise la création de l'Azawad, un État ethnique touareg. Les Touaregs luttent activement pour l'indépendance depuis les années 1900 et l'ont proclamée en 2012, mais l'Union africaine ne l'a pas reconnue. Cette faction ne cherche pas à instaurer la loi islamique et se concentre sur la lutte pour l'autodétermination, à la différence des autres factions, djihadistes. Le média français RFI estimait ses effectifs à 3 000 ou 4 000 combattants en octobre 2023.
Le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) est une coalition formée en 2017 à partir de la branche locale d'Al-Qaïda et d'organisations djihadistes locales. Le JNIM regroupe différentes tribus, dont des Touaregs. Le groupe contrôle une large part des zones rurales du Mali grâce à des accords conclus avec les populations locales, mais ne tient pas les grandes villes. L'organisation impose la loi islamique sur les territoires sous son contrôle et en fait son objectif. Liam Karr, analyste à l'American Enterprise Institute, relève la parenté des approches du JNIM avec celles du groupe syrien Hayat Tahrir al-Cham, en insistant sur sa capacité à nouer des liens durables avec la population et sur sa distanciation d'Al-Qaïda pour se défaire de l'étiquette terroriste. Le JNIM recourt largement à la tactique du blocus des villes pour saper l'autorité d'un gouvernement incapable de protéger les convois logistiques. Selon Al-Jazeera, l'organisation dispose d'environ 10 000 combattants, qui opèrent au Mali ainsi que dans les pays voisins, le Burkina Faso et le Niger.
L'État islamique, province du Sahel (ISSP, aussi appelé État islamique au Grand Sahara, EIGS ou ISGS) est un groupe islamiste issu d'Al-Qaïda. Il prône l'imposition totale de la loi islamique et établit un contrôle direct et brutal sur ses territoires. En 2019, il s'est intégré au réseau de l'État islamique, ce qui a provoqué la rupture avec le JNIM et le début d'affrontements entre les deux organisations. La cause de la scission entre l'EI et le JNIM tient à des visions différentes de la politique de terrain (alliances locales du JNIM contre terreur dure de l'EI), ainsi qu'à une concurrence croissante pour les recrues et les ressources sur les territoires où opèrent les deux structures. Dans sa politique, l'EI joue sur les rivalités ethniques : il se montre notamment hostile aux Touaregs pour s'assurer le soutien d'autres tribus. Le média américain ADF évalue les forces de l'ISSP à plus de 3 000 combattants en novembre 2025.
Depuis juillet 2024, après l'offensive malienne et russe vers le nord, le JNIM et le FLA ont engagé une coopération dans leur lutte contre le gouvernement malien. Selon les estimations disponibles, les forces conjointes du FLA et du JNIM sont numériquement comparables à l'armée malienne (FAMa), qui compte environ 13 000 militaires, et aux quelque 2 000 combattants du « Corps africain » russe. L'alliance tient toujours à ce jour, mais elle reste assez fragile en raison des divergences idéologiques entre les deux organisations.
Il est fort probable que la formation de l'alliance entre Touaregs et djihadistes ait été favorisée par l'Algérie, dont les relations avec le Mali se caractérisent par une tension constante. Cette thèse est confortée par le fait qu'en avril 2026, aux côtés des combattants du FLA et du JNIM, on a repéré des combattants du Front Polisario, l'organisation sahraouie largement financée par Alger. Auparavant, en avril 2025, le gouvernement malien avait accusé l'Algérie d'avoir abattu un drone dans l'espace aérien malien pour protéger les séparatistes touaregs (qui avaient eux-mêmes revendiqué la destruction du drone avant la déclaration officielle d'Alger), ce qui a provoqué un scandale diplomatique.
Côté malien et russe, des accusations circulent également sur un soutien au FLA par la France et l'Ukraine. En février 2026, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a accusé l'Ukraine de fournir armes, drones et entraînement à des terroristes sur le continent africain, notamment au Mali. Le média « Le Gnawo », affilié aux régimes prorusses, a publié un article affirmant que, en plus de drones, l'Ukraine aurait fourni aux rebelles maliens divers armements de fabrication soviétique : fusils d'assaut, mitrailleuses et lance-grenades.
La guerre au Mali dure depuis 2012, quand les rebelles touaregs, ainsi que divers groupes djihadistes (dont la plupart ont ensuite rejoint la coalition JNIM), ont pris le contrôle du nord du pays. En janvier 2013, le gouvernement malien a demandé l'aide militaire de la France, qui a lancé en réponse l'opération Serval. Les groupes djihadistes ont été repoussés de la capitale, Bamako, et chassés des villes du Nord. L'intervention française n'a pas pu stabiliser le pays, faute d'avoir détruit complètement les organisations djihadistes. Ces groupes ont peu à peu étendu leur influence plus profondément vers le centre du Mali. En 2020, ils avaient conquis la quasi-totalité des campagnes du centre et du nord, au point de pouvoir opérer encore plus près de Bamako qu'avant le début de l'intervention française.
L'inefficacité de la mission face à la menace djihadiste a nourri la vague de ressentiment antifrançais dans le pays. Il est probable que le gouvernement malien ait encouragé la diffusion des manifestations antifrançaises, car les Français, durant leur mission, coopéraient parfois avec les rebelles touaregs au nord et interdisaient au Mali d'entrer dans Kidal, la « capitale » touareg, par crainte de violences contre la population locale. Au même moment se déployait une vaste campagne d'information des médias russes, destinée à diffuser des récits prorusses et antifrançais.
À la suite de deux coups d'État militaires au Mali en 2020-2021 et de l'arrivée au pouvoir du colonel prorusse Assimi Goïta, les relations entre Bamako et Paris se sont brusquement dégradées. Le virage prorusse du nouveau chef malien s'explique aussi par le fait que les Russes, à la différence des Français, rangeaient sans hésiter les Touaregs parmi les extrémistes, en soutenant le gouvernement malien contre tous ses rivaux.
Sur fond de montée des tensions et d'un scandale diplomatique entre la France et le Mali en janvier 2022, Emmanuel Macron a annoncé le 4 février le retrait des troupes du Mali, achevé en août de la même année.
Manifestants aux drapeaux maliens et russes lors d'une manifestation antifrançaise à Bamako, le 27 mai 2021. Source
En Afrique, Wagner s'est heurté aux mêmes difficultés que les troupes françaises : la difficulté de s'adapter à un terrain où les groupes armés misent sur la mobilité et le déplacement en zone boisée, sur une superficie de plus de 800 000 km² (la surface approximative du nord du Mali). Les effectifs cumulés de la FAMa et du Corps africain, environ 15 000 combattants, ne permettent manifestement pas d'établir un contrôle solide sur une aire aussi vaste. De ce fait, la présence de la FAMa se limite pour l'essentiel aux bases militaires et aux villes.
Les forces gouvernementales ne peuvent maintenir une présence permanente dans les zones où opèrent le JNIM, le FLA et l'ISSP. Une grande partie des opérations de la FAMa s'achève par un repli des troupes vers les bases, ce qui empêche Bamako de contrer efficacement l'activité de ces organisations. Autre problème : l'incapacité à assurer un appui aérien efficace, faute d'aviation (une vingtaine d'avions et sept hélicoptères en tout) et de carburant pour des vols réguliers.
L'un des moments clés de l'offensive a été l'embuscade tendue par le FLA et le JNIM à une colonne malienne et russe près de la ville de Tinzaouaten, non loin de la frontière algérienne, le 25 juillet 2024, avec la participation des services spéciaux ukrainiens (selon un représentant du renseignement militaire, « un soutien en information et pas seulement »). Elle a fait, selon les estimations disponibles, 84 morts parmi les combattants de Wagner et 47 parmi les militaires maliens. Et malgré l'offensive réussie des forces gouvernementales, en novembre 2025, les forces du JNIM ont pu conduire un blocus de Bamako, confirmant leur capacité à opérer dans tout le pays sur des axes routiers stratégiques.
Pour la Russie, l'importance du Mali se mesure sur trois plans : géopolitique, économique et logistique.
Sur le plan géopolitique, la Russie construit au Sahel une coalition d'États qui lui sont loyaux. En 2023, le Burkina Faso, le Niger et le Mali ont formé l'Alliance des États du Sahel (AES) : les trois pays accueillent des militaires russes et ont vu arriver au pouvoir des gouvernements prorusses issus de coups d'État. Ces États ont annoncé leur sortie de la CEDEAO, signe d'une volonté de bâtir un bloc antioccidental dans la région, notamment dans le cadre de la conception d'un monde multipolaire, et d'échapper à l'isolement international.
Un document interne de la SMP Wagner, dont la fuite remonte à 2019, fixe directement, parmi les objectifs principaux de l'activité russe, l'expulsion des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France de la région. Le correspondant de guerre russe Rybar affirmait que les Russes promouvraient en Afrique l'idée du bien-fondé de la lutte contre l'occupation française et américaine. L'influence russe se confirme aussi par le fait que, aux manifestations antifrançaises au Mali, les gens venaient avec des drapeaux russes.
La Russie se présente comme l'alliée des États africains ayant subi la domination coloniale et affirme n'avoir « jamais été une puissance coloniale ». La campagne d'information russe s'appuie aussi sur les « valeurs traditionnelles » opposées au libéralisme occidental.
En poursuivant son activité même après de lourdes pertes à Tinzaouaten, la Russie envoie un signal important aux autres pays africains : elle serait un partenaire fiable, qui soutient les gouvernements africains même au prix de défaites. Mais la confiance envers les troupes russes au sein de l'armée malienne reste fragile, car les Russes opèrent hors de la chaîne de commandement et peuvent réquisitionner sans préavis le matériel de la FAMa, limitant la capacité de l'armée malienne à mener ses propres opérations. Les mercenaires russes ont aussi souvent été vus rechigner à intervenir pour repousser les attaques djihadistes : lors de l'attaque de l'aéroport de Bamako, les combattants de Wagner n'ont pas réagi pendant cinq heures, bien que cantonnés juste à côté.
Sur le plan économique, l'accès à l'or malien est stratégiquement important pour la Russie. Par des canaux illégaux organisés par Wagner, Moscou troque l'or africain contre des biens ou des devises dans des pays comme la Chine, l'Iran ou les Émirats arabes unis, afin de contourner les sanctions occidentales. Le Mali et la Russie ont signé un mémorandum pour la construction d'une nouvelle mine d'or près de Kidal, d'une extraction annuelle d'environ 200 tonnes, alors que la production annuelle d'or de la Russie elle-même avoisine 300 tonnes. Dans ce contexte, les réserves d'or encore inexploitées du nord du pays sont les plus précieuses, l'ouest du Mali étant déjà occupé par des compagnies internationales qui ne laissent pas de place aux Russes.
Une autre ressource susceptible d'intéresser la Russie est le lithium : en 2023, le Mali et la Russie ont conclu un accord sur son extraction. Du point de vue malien, le projet est avantageux pour développer sa propre infrastructure énergétique.
Sur le plan logistique, les territoires du nord du Mali sont frontaliers de l'Algérie, devenue de facto un hub pour le transport aérien de cargaisons à double usage depuis la Russie vers les pays où opère le Corps africain, dont le Mali. L'hypothèse selon laquelle les Russes cherchaient à établir un corridor terrestre entre l'Algérie et le Mali explique la tentative de prendre Tinzaouaten, ville frontalière que traverse l'une des deux routes vers l'Algérie.
L'activité de Wagner au Mali est très ambivalente et souvent un échec au regard des intérêts stratégiques cités. Elle se caractérise par une grande brutalité, notamment des attaques contre le bétail et des meurtres de civils, qui se sont nettement multipliés après la baisse de qualité des effectifs de Wagner, due à la guerre en Ukraine et au recrutement de détenus. La brutalité excessive des Russes a sapé leur autorité auprès d'une population qui a fini par voir dans le JNIM un protecteur face aux violences russes. Avec le temps, le JNIM et l'ISGS ont d'ailleurs modifié leur rhétorique, en désignant la Russie plutôt que la France comme l'ennemi clé. Chez les Touaregs, la haine des forces russes est elle aussi répandue, ce qui a préparé le terrain à la coalition entre le JNIM et le FLA et au lancement d'actions militaires communes contre la FAMa et le Corps africain.
Une nouvelle page de la guerre s'est ouverte le 25 avril 2026, avec une offensive de grande ampleur de l'alliance FLA-JNIM contre les territoires tenus par le gouvernement. Plusieurs villes du centre et du nord ont été frappées, ainsi que des bases aériennes près de Bamako. Des attaques avaient déjà eu lieu sur ces territoires, notamment contre l'aéroport de Bamako en septembre 2024, mais l'offensive du 25 avril se distingue par une ampleur inédite : pour la première fois, les attaques se sont produites simultanément dans de nombreuses régions du pays, dispersant les forces de la FAMa et du Corps africain.
Carte des zones où opèrent les organisations séparatistes et djihadistes (jaune : FLA, noir : JNIM, gris : ISGS, rouge : territoires tenus par le gouvernement) et des villes attaquées par les forces JNIM-FLA le 25 avril 2026. Source
Sur fond d'offensive touareg et djihadiste, l'État islamique a tenté de prendre les villes de Ménaka et Labbézanga, s'en emparant temporairement et encerclant les garnisons. Selon Reuters, les combattants de l'EI sont entrés dans Ménaka pratiquement sans combat, avant de s'en retirer le 29 avril après des accrochages avec des renforts du Corps africain, qui ont aussi repris Labbézanga au combat le 6 mai et renforcé la garde de la base. Les 2, 4 et 11 mai, le Corps africain a publié des vidéos de patrouilles à Ménaka, sans qu'aucun affrontement avec l'EI n'y soit constaté. L'État islamique reste malgré tout un acteur sérieux dans la région et une menace constante pour tous les autres, obligeant à garder une partie des forces en réserve, même si le groupe agit pour l'heure avec beaucoup de prudence, faute sans doute des ressources nécessaires à des affrontements de grande ampleur contre la FAMa et le JNIM.
Il faut relever à part l'emploi de drones FPV par le FLA au cours de l'offensive. Presque aussitôt après la bataille de Tinzaouaten, le journal français « Le Monde » écrivait que les Touaregs avaient reçu une formation des services spéciaux ukrainiens à l'usage des drones FPV. Selon le journal, certains combattants avaient été envoyés en Ukraine pour cette formation, d'autres formés au Mali, dans la région de Tombouctou, au premier semestre 2024. En octobre 2025, le journal français « Jeune Afrique » rapportait lui aussi que des combattants du FLA avaient reçu une formation spécifique à l'usage des drones FPV, dispensée en Ukraine, et ajoutait que des drones à fibre optique avaient été repérés dans l'arsenal des rebelles touaregs.
Au cours de l'offensive, les forces du JNIM et du FLA ont repris le contrôle de Kidal, la « capitale » touareg, où, selon le FLA, plus de 200 combattants de la FAMa et du Corps africain seraient aujourd'hui détenus. Les rebelles ont aussi pris le contrôle de la plus ancienne base militaire du pays, à Tessalit, d'une importance stratégique par sa position au cœur du Sahara. La base compte aussi comme nœud pour l'aviation. Depuis Tessalit, le retrait des forces du Corps africain vers Gao a été négocié. La perte de cette base aérienne compliquera l'appui aérien aux forces maliennes dans le nord, en imposant des vols depuis le centre du pays, et ouvre de fait aux rebelles un accès libre au désert pour déplacer leurs forces dans la région.
Des Touaregs du FLA devant le drapeau de l'Azawad au-dessus du fort de Kidal, après le départ du Corps africain, le 27 avril 2026. Source
Un avion L-39 endommagé et des combattants du Corps africain blessés sur la base de Sévaré, vus par drone le 25 avril 2026. Images publiées par le JNIM. Source
Dans l'ensemble, l'offensive peut être tenue pour un succès du FLA et du JNIM, qui pour la première fois depuis 2013 ont uni leurs forces et mené une offensive au terme de laquelle ils ont pris le contrôle de villes entières, et non plus des seules campagnes, forçant le Mali et le Corps africain à abandonner quatre bases clés du nord. La suite est fortement compliquée par la supériorité russo-malienne dans les airs et en drones : les Russes frappent en permanence les forces FLA-JNIM, tant près de Bamako qu'à Kidal (l'une des frappes a d'ailleurs détruit une mosquée locale) et au centre du Mali. On a même repéré l'emploi des drones russes les plus modernes, les « Garpia-A1 », ainsi que des drones d'attaque « Orion », nouveaux pour le Mali, contre les forces JNIM-FLA. La livraison aux Maliens de drones dernier cri montre que la stabilisation de la région est une priorité pour la Russie. Moscou peut aussi chercher à compenser ses pertes aériennes par la composante drones, d'autant que des hélicoptères Mi-24 sont engagés pour escorter les convois de carburant et de vivres vers Bamako, sous blocus du JNIM. Les grandes attaques visant à prendre des villes ont pratiquement cessé après la contre-attaque du Corps africain contre l'EI et la base de Bourem, dont le contrôle était important pour couvrir le repli du nord. Dans le nord du Mali, le Corps africain recourt à sa brutalité habituelle : des cas d'abattage délibéré du bétail des Touaregs sont constatés.
Vue depuis la cabine d'un Mi-24 du Corps africain lors d'une mission d'escorte de convoi près de Bamako, le 1er mai 2026. Source
Après la première série d'attaques contre les villes clés du nord, les rebelles se sont concentrés sur le blocus de Bamako, mené par des attaques contre les véhicules qui se rendent vers la capitale ou en repartent. Une embuscade géolocalisée du JNIM contre une colonne de véhicules a ainsi été menée à 25 km au sud-ouest de Bamako, l'une des attaques les plus profondes du JNIM. Il existe aussi des images d'embuscades semblables à l'est et au nord de la capitale, ce qui confirme la continuité et la solidité du blocus. Outre les attaques contre les transports, le JNIM mine activement les routes menant à Bamako : le Corps africain publie régulièrement des images de neutralisation d'engins explosifs sur ces axes. Des attaques contre les lignes électriques reliant Bamako au plus grand barrage hydroélectrique du pays ont aussi été constatées. À noter que les bombardements de la FAMa endommagent eux aussi les lignes électriques vers la capitale.
Le blocus mené par le JNIM a des conséquences tangibles :
les transporteurs sénégalais refusent d'acheminer des marchandises vers le Mali, coupant l'approvisionnement en de nombreux produits (huile, farine, riz) qui transitent par le Sénégal ;
les marchés ne reçoivent que 60 % des volumes habituels, et les prix de nombreux produits (pommes de terre, poisson, lait) ont augmenté de 20 à 75 % ;
de lourdes coupures d'électricité sont imposées à Bamako : 15 heures par jour sans courant en moyenne, dans certains quartiers 2 à 3 jours d'affilée ; le 5 juin, les coupures ont même atteint la résidence présidentielle.
Un tel blocus a moins une portée militaire qu'il ne fait pression sur la population civile pour diffuser la défiance envers le gouvernement Goïta et le contingent russe. Le 21 mai, des slogans antirusses (« La Russie est un traître », « La Russie tue le Mali », « La Russie, quitte le Mali ») sont apparus à Bamako, peints en rouge sur les murs. L'apparition de ces graffitis confirme de fait le succès du JNIM dans son entreprise de sape du soutien au gouvernement actuel.
Slogans antirusses dans les rues de Bamako, apparus le 21 mai 2026. Source
Le large usage des forêts par les rebelles pour déplacer et positionner leurs forces a aussi conduit le gouvernement malien à déclarer la plupart des forêts du pays « zone d'intérêt militaire », en avertissant que tout civil s'y trouvant deviendrait une cible pour la FAMa. De telles décisions traduisent la recherche de méthodes toujours plus dures face à l'incapacité du gouvernement à contrer l'offensive JNIM-FLA, et nuiront immanquablement à la population civile, sapant potentiellement encore davantage la popularité du régime.
De leur côté, les djihadistes travaillent à saper le moral au sein même de l'armée malienne et à favoriser la désertion. Le 13 juin, le JNIM a ainsi annoncé la libération de plus de 200 soldats de la FAMa, à qui l'organisation aurait fourni transport et argent pour rentrer chez eux.
Vu le rapport de forces entre la FAMa et la coalition JNIM-FLA, on peut conclure que, contraints de tenir des garnisons suffisantes pour la défense des villes et d'assurer la garde des bases aériennes, la FAMa et le Corps africain sont incapables de rassembler un groupement capable de mener une contre-offensive de grande ampleur avec nettoyage des zones rurales, sans exposer les localités clés. Les rebelles ont globalement l'avantage d'opérer sur une vaste étendue et de pouvoir concentrer leurs forces là où ils le veulent. La FAMa, elle, doit maintenir une présence permanente dans plusieurs localités clés.
Cet équilibre peut potentiellement basculer en faveur du JNIM et du FLA, car :
le JNIM étend sa campagne de recrutement au sud, en s'adressant à la population dans la langue locale ;
le FLA mène une mobilisation générale, appelant « tous les fils de l'Azawad » à rejoindre ses rangs ;
selon des médias affiliés au FLA, une tendance au ralliement d'officiers avec leurs unités, de la FAMa vers le FLA, est apparue. Du 12 au 14 juin, trois cas de désertion de ce type ont été signalés : un lieutenant-colonel et un colonel à Gao, ainsi qu'un commandant d'un groupe touareg progouvernemental à Ménaka. Ces informations ne peuvent, pour l'heure, être ni confirmées ni infirmées.
Dans l'ensemble, tous ces facteurs signalent une préparation à une nouvelle offensive de grande ampleur contre les territoires tenus par Bamako. Toujours en vue de nouvelles opérations, le JNIM a annoncé une récompense financière pour la tête d'Assimi Goïta et de deux officiers clés de la FAMa, ou pour une information précise sur leur localisation. On peut supposer que le JNIM prévoit de rejouer le scénario du 25 avril, où les actions offensives ont débuté en même temps qu'une frappe contre le commandement.
Si les campagnes de recrutement réussissent et que des désertions significatives dans les rangs de la FAMa se confirment, la coalition des séparatistes et des djihadistes pourrait acquérir une supériorité numérique sur les forces progouvernementales. Mais la conduite d'actions offensives au sud et au centre du pays sera fortement compliquée par l'appui aérien des forces maliennes et du Corps africain. L'aviation pourra multiplier les sorties sur de courtes distances depuis les aéroports de Bamako et de Sévaré.
Des combattants du JNIM, présentés comme se préparant à de futures opérations. Vidéo publiée le 11 juin. Source
L'offensive réussie de la coalition touareg et djihadiste a porté un coup sérieux aux intérêts stratégiques de la Russie dans la région :
La prise de Kidal par les rebelles ruine les plans du Kremlin d'obtenir l'or malien de la région : les plus grandes réserves, qui pouvaient potentiellement financer les objectifs russes, se trouvent précisément dans cette zone, et le projet de mine à 200 tonnes annuelles était prévu près de Kidal. D'autres mines d'or, situées dans le centre du pays, se retrouvent menacées par les combats ou par les raids directs des rebelles, si bien que le gouvernement malien a annoncé la suspension de toute extraction d'or du 15 juin au 30 septembre 2026, ce qui minera l'activité russe de contournement des sanctions et de financement du Corps africain (les taxes sur l'extraction d'or représentent plus de 50 % des recettes budgétaires du Mali, et c'est sur ces fonds qu'est payé l'entretien des forces russes dans le pays). Le contrôle des mines d'or du nord permettra aux rebelles d'obtenir un financement supplémentaire (le FLA taxe les orpailleurs artisanaux sur les territoires qu'il contrôle ; on en compte environ 700 000 dans tout le Mali, fortement concentrés près de Kidal ; l'or se vend par des canaux en Algérie) et de mobiliser davantage de ressources pour la suite de la lutte contre le gouvernement malien et le Corps africain, ce qui fait peser une menace de long terme sur la présence russe ;
L'expulsion des forces russo-maliennes des bases du nord coupe entièrement l'accès à l'Algérie, que les Russes utilisent comme hub pour le transport aérien militaire, et rend impossible la création d'un corridor terrestre pour l'approvisionnement nécessaire à l'activité du Corps africain au Mali, au Niger et au Burkina Faso, forçant les Russes à continuer d'emprunter de longs itinéraires alternatifs qui compliquent la logistique. La route clé qu'ils utilisent aujourd'hui passe par la Guinée : les avions arrivent à Conakry, y sont déchargés, puis les cargaisons doivent parcourir près de 700 km par voie terrestre jusqu'à Bamako.
Pour l'Ukraine, le succès du FLA est une confirmation supplémentaire de la capacité du renseignement militaire (HUR) à appuyer l'action efficace de rebelles antirusses qui frappent les sources de financement de la Russie. Malgré la condamnation par les pays de la CEDEAO de l'ingérence ukrainienne dans les affaires des pays africains, l'efficacité de l'aide fournie par Kyiv favorisera une possible coopération avec des groupes rebelles dans d'autres États où opèrent les forces russes. C'est aussi une manifestation symbolique de la volonté de saper les intérêts russes partout, y compris loin de ses frontières. L'efficacité des armes et du savoir-faire ukrainiens peut susciter l'intérêt d'États africains pour des accords dans le domaine militaire, source potentielle de revenus pour le complexe militaro-industriel et moyen de diffuser l'influence ukrainienne en Afrique face à la russe. C'est justement la capacité à appuyer l'action d'acteurs locaux, illustrée par le cas du FLA, qui compte, car cette expérience peut se révéler précieuse pour associer davantage l'Ukraine à la formation de forces destinées à des opérations antiterroristes dans d'autres pays.
Au-delà des conséquences directes sur la situation opérationnelle au Mali, l'incapacité russe à stopper l'offensive rebelle aura une portée géopolitique. Le succès du FLA et du JNIM traduit de fait l'incapacité des Russes à garantir la stabilité et la sécurité d'un pays où opèrent troupes et conseillers russes. Ce succès menace les autres régimes prorusses. Un document du renseignement burkinabè du 30 mai le confirme : il évoque la possibilité d'une intervention au Mali des pays de l'AES et de la Russie, ainsi qu'une éventuelle extension des combats au territoire du Burkina Faso.
Document du renseignement burkinabè évaluant la situation au Mali, daté du 30 mai 2026. Source
À partir des informations disponibles, on peut esquisser trois scénarios principaux d'évolution de la situation au Mali :
Victoire des rebelles. Dans ce scénario, le FLA et le JNIM réussissent leur mobilisation et leur alliance tient. Forts d'une supériorité numérique, ils lancent une nouvelle campagne offensive qui rejoue le schéma du 25 avril : des attaques coordonnées dans différentes parties du pays pour fixer les forces maliennes, parallèlement à une tentative d'assassinat du haut commandement. L'offensive peut viser directement Bamako ou des villes du nord comme Gao et Tombouctou. Vu le moral bas de la FAMa et la perte de popularité du gouvernement, la prise de grandes villes par les rebelles précipiterait l'effondrement du régime Goïta. Quel que soit le point de départ de l'offensive, la campagne vise le renversement du gouvernement prorusse. Si les rebelles prennent Bamako, il faut s'attendre à une intensification des combats entre le JNIM et l'État islamique, et à leur extension aux pays voisins, le Burkina Faso et le Niger, où le JNIM mène pour l'instant une activité limitée. Au mieux, le pouvoir au Mali serait formé par une coalition JNIM-FLA ; au pire, le FLA proclamerait un État indépendant d'Azawad, rompant l'alliance entre les deux organisations. Le scénario ressemble globalement aux événements de Syrie fin 2024, où une offensive réussie a porté au pouvoir une faction autrefois affiliée à Al-Qaïda (comme le JNIM). La condition impérative est un éloignement du JNIM par rapport au djihadisme et le renoncement aux attaques hors des trois pays de l'AES, pour ne pas provoquer d'intervention extérieure et augmenter les chances d'une reconnaissance internationale d'un éventuel nouveau gouvernement. Dans ce scénario, toute la présence russe dans la région est menacée.
Guerre de guérilla. Si la campagne de mobilisation échoue ou qu'une intervention militaire d'ampleur du Burkina Faso et du Niger prorusses débute, la nouvelle offensive JNIM-FLA échoue : les grandes villes restent sous contrôle du gouvernement malien. La situation ne change alors pas fondamentalement. Les rebelles poursuivent leurs raids dans les campagnes et y étendent leur contrôle. Les forces progouvernementales restent incapables de rassembler assez d'hommes pour un nettoyage complet des territoires et un contrôle permanent. Les combats s'enlisent et passent au stade de la guérilla. La guerre revient de fait au rythme d'avant le 25 avril 2026 : raids et blocus périodiques des rebelles sur les territoires tenus par le gouvernement. Le maintien ou l'éclatement de la coalition JNIM-FLA ne sera pas déterminant pour le caractère de cette guérilla, à condition qu'aucune des deux organisations ne connaisse de scission interne. Le principal théâtre deviendra les abords de Bamako, dont le blocus se poursuivra, et les forces maliennes tenteront probablement de reprendre les mines d'or du nord. Le Corps africain poursuit son activité dans la région, et l'influence russe se maintient.
Défaite des rebelles. Ce scénario suppose un éclatement prématuré de la coalition JNIM-FLA, avec une aggravation des tensions internes. Du fait de leur structure, qui réunit de nombreuses ethnies et petites organisations, le JNIM et le FLA se disloquent. Les déclencheurs peuvent être l'incapacité à intégrer les ethnies du sud du Mali dans la structure du JNIM, des dissensions en cas de défaite d'une future offensive, ou l'élimination par les forces maliennes de plusieurs figures clés du JNIM et du FLA. Dispersés, séparatistes et djihadistes ne peuvent plus mener d'opérations de grande ampleur. La FAMa, appuyée par le Corps africain, défait un à un les petits groupes rebelles et commence à reprendre le contrôle, d'abord des villes, bases et mines perdues au nord, puis des campagnes. Les combats se prolongeraient néanmoins longtemps, vu l'étendue du pays et le nombre d'organisations rebelles. Pour la Russie, ce scénario favoriserait un renforcement de son influence en Afrique et permettrait d'étendre l'extraction d'or dans le pays jusqu'aux 200 tonnes annuelles et plus prévues.
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