Kyrychok Dmytro, stagiaire au Centre Resurgam
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une opération de grande ampleur contre l’Iran, sans en informer leurs alliés à l’avance. Cette initiative a déclenché une crise qui a affecté l’Europe sur trois fronts. Les frappes iraniennes contre Chypre ont ravivé les interrogations quant à l’efficacité des mécanismes de défense collective, la fermeture du détroit d’Ormuz a provoqué un choc énergétique, tandis que l’absence de fondement juridique clair pour l’opération a contraint l’Europe à arbitrer entre solidarité transatlantique et respect des principes du droit international.
Les réactions des États européens se sont révélées divergentes, en raison de la diversité de leurs intérêts politiques et de l’absence de coordination en amont avec Washington. Toutefois, la nécessité de gérer les conséquences des actions américaines incite les pays européens à renforcer leur coopération et à promouvoir des initiatives multilatérales.
Bien avant le lancement de l’opération américano-israélienne, l’Union européenne ainsi que les pays du groupe E3 — la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne — figuraient parmi les principaux promoteurs d’une approche diplomatique de la question nucléaire iranienne.
En 2015, les E3, aux côtés de la Chine, de la Russie et des États-Unis, ont été à l’origine du Plan d’action global commun (JCPOA). Cet accord visait à limiter le programme nucléaire iranien en échange d’une levée progressive des sanctions internationales. L’Iran avait accepté de réduire le nombre de centrifugeuses utilisées pour l’enrichissement de l’uranium, d’abaisser le niveau d’enrichissement et d’autoriser les inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique sur ses installations. L’objectif était d’empêcher le développement d’une arme nucléaire tout en maintenant la possibilité pour l’Iran de poursuivre un programme nucléaire civil.
Après le retrait unilatéral de Donald Trump du JCPOA en 2018, l’Union européenne a choisi de rester engagée dans cet accord, tentant d’en préserver la viabilité. Toutefois, ce cadre n’a pas permis d’empêcher l’Iran de poursuivre ses ambitions nucléaires. En conséquence, en septembre 2025, l’Union européenne a rétabli les sanctions précédemment levées dans le cadre de l’accord. L’escalade au Moyen-Orient faisait peser des risques croissants sur la stabilité énergétique, tandis qu’un affrontement direct aurait pu entraîner les alliés de l’OTAN dans un conflit non anticipé. L’Europe a cherché à contraindre l’Iran à revenir à la table des négociations principalement par des instruments économiques, plutôt que par le recours à la force. Cette stratégie n’ayant pas produit les résultats escomptés, elle a contribué à créer les conditions ayant conduit à l’intervention des États-Unis et d’Israël. En conséquence, l’approche européenne s’est heurtée à une réalité pour laquelle ni l’Europe, ni la communauté internationale dans son ensemble, n’étaient véritablement préparées.
Le 1er mars, l’Union européenne, par la voix de la Haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, a réagi au lancement de l’opération américano-israélienne en Iran. Elle a appelé à « la plus grande retenue », à « la protection des populations civiles » et au « respect du droit international ». Dans le même temps, Ursula von der Leyen, lors d’une conférence des ambassadeurs, a déclaré qu’« il n’y aura pas de larmes pour la chute du régime théocratique iranien ». Par cette prise de position, elle a inscrit la réaction européenne dans une logique de réalisme politique, en se concentrant sur les évolutions internes en Iran plutôt que sur une lecture strictement fondée sur le droit international.
De son côté, l’Iran s’est appuyé sur ces déclarations pour accuser l’Union européenne de participer indirectement à la guerre menée contre lui. Toutefois, le principal défi pour l’UE réside dans l’absence d’une évaluation juridique claire quant à la légalité des frappes américaines et israéliennes au regard du droit international. Ainsi, l’Union européenne, dont l’identité repose en grande partie sur le respect de l’État de droit, a choisi d’adopter une position marquée par une certaine ambiguïté.
Londres s’est retrouvé dans une situation délicate au regard de ses engagements alliés. À la mi-février 2026, le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a refusé d’autoriser les États-Unis à utiliser la base de Diego Garcia, signalant ainsi une volonté de ne pas assumer une implication directe, ce qui a suscité des critiques à Washington. Toutefois, après l’extension des attaques iraniennes aux alliés du Royaume-Uni dans la région, Londres a accordé aux Américains l’accès à ses bases militaires et a commencé à déployer des avions de chasse ainsi que des bâtiments navals au Moyen-Orient afin de protéger ses partenaires.
L’attaque iranienne du 20 mars contre cette même base de Diego Garcia s’est également révélée significative. L’Iran a tiré deux missiles balistiques en direction de l’installation : l’un a échoué en vol, tandis que l’autre a été intercepté. La base n’a pas subi de dommages, mais cet épisode a démontré que l’Iran dispose de capacités lui permettant de frapper des cibles à une distance allant jusqu’à 4 000 kilomètres, ainsi que de la volonté de viser des territoires liés au Royaume-Uni. Londres a condamné cette attaque, tout en soulignant que le pays « adopte une position différente de celle des États-Unis et d’Israël » dans ce conflit.
Conformément à sa position officielle, le Royaume-Uni n’entend pas participer directement aux frappes contre l’Iran, mais prévoit d’assurer un soutien logistique et de renforcer la défense aérienne de ses alliés. Des avions britanniques ont été mobilisés pour des missions de défense et d’interception de missiles, notamment au Qatar, en Jordanie, en Irak et à Chypre. Par ailleurs, Londres a déployé quatre chasseurs supplémentaires au Qatar ainsi que des systèmes de défense aérienne à Bahreïn, au Koweït et en Arabie saoudite. Le Premier ministre Keir Starmer insiste sur la nécessité d’une désescalade, tout en maintenant ouvert le canal de communication transatlantique, conformément à la tradition diplomatique britannique.
Le chancelier Friedrich Merz a adopté la ligne la plus pro-américaine parmi les dirigeants du groupe E3. Il a qualifié le régime iranien de « terroriste », affirmé que Berlin partageait les objectifs de l’opération en matière de désarmement nucléaire, et autorisé les États-Unis à utiliser la base de Ramstein, un nœud logistique majeur en Europe.
Le 10 mars, Merz a toutefois reconnu publiquement qu’aucune stratégie de sortie de guerre clairement définie n’existait. Berlin a ainsi apporté son soutien à l’opération malgré une compréhension limitée de sa durée potentielle et de ses objectifs finaux. Cette déclaration peut être interprétée comme la reconnaissance d’un vide stratégique dans les plans américains, ainsi que comme le reflet des inquiétudes quant aux conséquences qu’un conflit prolongé pourrait avoir pour l’Allemagne.
L’orientation pro-américaine de Berlin répond à une logique propre. Le soutien politique aux États-Unis constitue un levier visant à garantir le maintien de la présence américaine en Europe, en particulier dans le contexte de la guerre en Ukraine. Lors de sa rencontre avec Donald Trump, Merz cherchait notamment à obtenir des assurances quant au maintien du déploiement militaire américain sur le territoire allemand.
Le président Emmanuel Macron a averti que des opérations militaires menées en dehors du cadre du droit international risquaient de compromettre la stabilité mondiale. Il a également appelé à la tenue de consultations d’urgence au Conseil de sécurité des Nations unies. Dans le même temps, Paris a évité toute confrontation directe avec Washington tout en condamnant fermement les frappes de riposte iraniennes.
Emmanuel Macron a par ailleurs ordonné le déploiement d’un porte-avions ainsi que d’autres moyens militaires dans la région afin de protéger les intérêts français, notamment ses bases militaires. La France a envoyé des chasseurs Rafale pour défendre les Émirats arabes unis contre les drones iraniens et a renforcé la mission européenne de sécurité en mer Rouge par l’envoi de frégates supplémentaires. Au total, Paris a déployé près de la moitié de ses principaux bâtiments de surface en Méditerranée orientale, y compris son unique porte-avions. Macron a également rappelé que la France est liée par des accords de défense avec le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis ainsi que la Jordanie, ce qui l’oblige à réagir face aux attaques iraniennes. Ainsi, la réponse française vise à défendre le principe de légitimité internationale tout en préservant ses positions dans la région, sans rompre le dialogue avec les États-Unis.
La position de l’Espagne apparaît comme la plus contrastée parmi les pays du groupe E3 et la plus rigoureuse sur le plan juridique. Le Premier ministre Pedro Sánchez a interdit aux États-Unis d’utiliser les bases militaires conjointes et a qualifié l’intervention en Iran de violation directe du droit international. Malgré les menaces de Donald Trump d’imposer un embargo commercial à l’Espagne, Sánchez est resté ferme et a rejeté publiquement ces pressions : « les bases espagnoles ne sont pas utilisées pour cette opération et ne le seront pas pour des actions qui ne sont pas prévues par les accords avec les États-Unis ou qui ne sont pas conformes à la Charte des Nations unies ».
Les relations entre Pedro Sánchez et Washington étaient déjà tendues avant le début du conflit. L’Espagne a été le seul pays de l’OTAN à refuser de s’engager à porter ses dépenses de défense à 5 % du PIB. En octobre 2025, Donald Trump avait déclaré que l’Espagne devrait être « exclue de l’OTAN » en raison de son refus d’augmenter ses dépenses militaires.
La divergence des positions européennes apparaît logique, notamment au regard de l’évolution du contexte international. Depuis le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, Washington utilise de manière constante la dépendance de l’Europe aux garanties de sécurité américaines comme un levier d’influence — qu’il s’agisse des dépenses de défense, des négociations commerciales ou du soutien politique. La crise iranienne a, en partie, inversé cette relation de dépendance. Le vaste réseau de bases militaires et de centres logistiques de l’OTAN en Europe s’est révélé être un élément essentiel pour les opérations américaines. Les principaux nœuds se situent notamment en Allemagne, en Pologne, en Italie, en Espagne et en Roumanie.
L’Allemagne, en particulier, joue traditionnellement le rôle de principal hub logistique, par lequel transitent troupes et équipements. La Pologne et la Roumanie sont des piliers du renforcement du flanc oriental, tandis que l’Italie et l’Espagne assurent l’accès à l’espace méditerranéen. Cette infrastructure revêt une importance stratégique majeure, car elle permet une réaction rapide en cas de crise, garantit la continuité des approvisionnements militaires et facilite la coordination des opérations conjointes. Dans ce contexte, au moment même où les États-Unis ont besoin du soutien de leurs alliés, l’Europe dispose désormais d’un levier d’influence. Les États européens peuvent ainsi négocier avec Washington le degré de leur implication dans la campagne américano-israélienne.
Cette situation met également en évidence les limites de la stratégie américaine consistant à transférer une partie des responsabilités sécuritaires aux alliés. En accordant davantage d’autonomie à ses partenaires, les États-Unis perdent en capacité à garantir un soutien conforme à leurs attentes. Les tensions entre alliés au sein de l’Alliance s’en trouvent accentuées. Face aux réticences de certains pays européens à s’aligner sur la position américaine, Donald Trump a même évoqué la possibilité d’un retrait des États-Unis de l’OTAN. En pratique, des discussions seraient en cours à Washington autour de l’idée d’un « traitement différencié » au sein de l’Alliance, en fonction du niveau d’engagement des États membres dans la campagne militaire américaine en Iran.
Malgré les divergences entre les positions des États européens, la défense de Chypre s’est imposée comme un point de convergence déterminant pour l’Europe, illustrant une forme de solidarité au sein de l’Union.
Le 1er mars, à la suite de la frappe iranienne contre Chypre, la réaction a été immédiate. Plus de quinze navires de guerre européens ont été déployés en Méditerranée. La France a envoyé un groupe aéronaval, tandis que le Royaume-Uni a mobilisé des bâtiments supplémentaires ainsi que des moyens aériens. L’Espagne a également contribué en dépêchant un navire de combat. La Grèce a engagé deux frégates, dont la plus récente, la « Kimon », entrée en service en décembre 2025 et encore en phase de montée en puissance. Les Pays-Bas et l’Italie ont eux aussi pris part à ce déploiement naval.
Cette réaction met en évidence la capacité de l’Union européenne à agir lorsque la sécurité d’un État membre est directement menacée. Elle constitue, en réalité, le principal moment de cohésion dans une réponse européenne par ailleurs fragmentée.
Déploiement des navires militaires dans la région. Source
La dimension énergétique de la crise iranienne s’est révélée bien plus douloureuse pour l’Europe que son volet sécuritaire. La hausse des prix de l’énergie a mis en lumière une vulnérabilité structurelle : l’insuffisance de la production domestique de pétrole et de gaz. Depuis des années, les gouvernements européens tentent d’y remédier par la diversification des approvisionnements, un effort intensifié après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie.
La dépendance directe de l’Union européenne au pétrole du Golfe persique reste relativement limitée, l’Europe ayant depuis longtemps diversifié ses sources d’approvisionnement. Le problème réside toutefois dans la dynamique de la demande mondiale. La fermeture du détroit d’Ormuz implique que les grands acheteurs asiatiques — tels que le Japon, la Corée, l’Inde ou la Chine — qui absorbaient la majeure partie des hydrocarbures du Moyen-Orient, se tourneront vers des alternatives sur le marché mondial. Cette réorientation fera mécaniquement grimper les prix de l’ensemble des ressources énergétiques, sans augmentation correspondante de l’offre. Environ 20 % des exportations mondiales de pétrole, 30 % du GNL et 20 % du carburant aérien transitent par le détroit d’Ormuz.
Le détroit d’Ormuz. Source
À cette fermeture s’ajoutent les frappes directes visant les infrastructures énergétiques dans les pays du Golfe. Par exemple, une attaque iranienne contre des installations de la société QatarEnergy a contraint à l’arrêt complet de la production de GNL et à la suspension temporaire des obligations contractuelles.
Un autre facteur critique concerne les stocks de gaz en Europe. Au début de l’année 2026, ils n’étaient remplis qu’à hauteur d’environ 30 %, à la suite d’un hiver rigoureux, plaçant l’Union dans une phase particulièrement sensible pour la reconstitution des réserves. L’Europe doit injecter près de 60 milliards de mètres cubes de gaz avant l’hiver suivant. Dans un contexte de marché du GNL perturbé et de prix élevés, cet objectif devient particulièrement difficile à atteindre et impliquera des coûts budgétaires accrus.
La fermeture du détroit, la désorganisation du marché du GNL et les niveaux critiques des réserves de gaz créent une forte instabilité des prix à court terme. Si le conflit se prolonge, cette situation pourrait évoluer vers un déficit d’approvisionnement énergétique durable dans les mois à venir.
Une évolution notable de la situation a été la formation de ce que l’on appelle désormais la « coalition d’Ormuz », visant à débloquer le détroit. Après le refus des pays de l’OTAN de soutenir une opération de réouverture du détroit d’Ormuz, Donald Trump a déclaré, le 16 mars, que les États-Unis « n’avaient besoin de l’aide de personne ». L’idée de lever le blocage n’a toutefois pas disparu ; elle est simplement envisagée désormais sans participation directe de Washington.
Dans ce contexte, le 19 mars, le gouvernement britannique a publié une déclaration conjointe signée par 37 pays, dont deux États du Golfe, exprimant leur volonté de garantir la sécurité de la navigation dans le détroit d’Ormuz une fois les hostilités terminées. Le Royaume-Uni et la France ont pris la tête de cette initiative, qui a abouti, le 2 avril, à la création d’une coalition élargie à 40 pays. Celle-ci vise à « mobiliser collectivement l’ensemble des instruments diplomatiques et économiques » afin d’assurer une « réouverture sûre et durable » du détroit d’Ormuz, selon la ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper. Les États-Unis ne figurent pas parmi les participants à cette initiative.
Il convient de souligner que la coalition n’a pas encore permis de débloquer le détroit. Son succès dépendra de plusieurs facteurs : la fin effective des hostilités, l’éventuelle acceptation du recours à la force par les participants, ainsi que la capacité du Royaume-Uni et de la France à maintenir un consensus entre des États aux positions parfois divergentes. Néanmoins, la simple création d’une telle initiative met en évidence l’effet déstabilisateur de l’action américaine et la volonté d’acteurs tiers de gérer les conséquences des opérations militaires lancées par les États-Unis et Israël contre l’Iran.
La réaction de l’Europe à la crise iranienne reflète la diversité des approches adoptées par les États européens et par l’Union européenne face au conflit. Toutefois, lorsque la situation touche à une responsabilité collective — qu’il s’agisse de la défense de Chypre ou de la protection d’intérêts stratégiques tels que la réouverture du détroit d’Ormuz — une forme de consensus circonstanciel tend à émerger pour faire face à la crise.
La crise énergétique demeure le défi le plus durable pour l’Europe. La vulnérabilité structurelle des marchés du GNL et des produits pétroliers persiste, et plus le conflit se prolonge, plus elle réduit les ressources financières disponibles pour d’autres priorités, y compris le soutien à l’Ukraine.
La « coalition d’Ormuz » constitue, à cet égard, une réponse révélatrice à la crise iranienne — non pas tant par ses résultats à ce stade que par le fait même de sa création. Quarante pays, sans la participation des États-Unis et sous l’impulsion conjointe du Royaume-Uni et de la France, se sont réunis pour traiter de la question du déblocage du détroit — un développement géopolitique majeur. Il s’agit du premier cadre sécuritaire d’envergure construit par l’Europe sans les États-Unis. Son influence et son potentiel à renforcer l’autonomie stratégique européenne dépendront de la capacité des participants à passer des déclarations d’intention à des actions concrètes.
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