Viktoriia Balatska, stagiaire au centre Resurgam, spécialisée dans les pays d’Amérique du Sud
Le 24 février 2022, au jour du lancement de l’invasion à grande échelle par la Russie, le Chili a affiché un soutien clair à l’Ukraine. Le président alors nouvellement élu, Gabriel Boric, avait déclaré que « la Russie a choisi la guerre comme moyen de résoudre les conflits » et que « depuis le Chili, nous condamnons l’invasion de l’Ukraine, la violation de sa souveraineté ainsi que le recours illégal à la force ». Il avait également affirmé que « notre solidarité ira aux victimes, et nos efforts, modestes mais sincères, seront consacrés à la paix ». Tout au long de son mandat, Gabriel Boric a accordé une attention soutenue à la question ukrainienne, notamment dans ses interventions sur les scènes internationales.
Dans ce contexte, quelles orientations peut-on attendre de la politique étrangère du nouveau président, en particulier à l’égard de l’Ukraine ?
Le précédent président chilien, Gabriel Boric, a exprimé de manière constante son soutien à l’Ukraine. Le Chili a notamment appuyé la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies du 2 mars 2022 condamnant l’invasion russe.
Le chef de l’État a maintenu la question de la guerre parmi les priorités de l’agenda international, appelant d’autres pays à condamner les actions de Moscou. La position de Gabriel Boric à l’égard de l’Ukraine s’inscrivait dans une logique plus large de sa politique étrangère, fondée sur la défense des droits de l’homme, du droit international et des principes démocratiques. Ainsi, lors du sommet entre l’Union européenne et l’Amérique latine en 2023, il a souligné que « ce qui se déroule en Ukraine constitue une guerre inacceptable, provoquée par une agression impériale qui viole le droit international ».
En 2023 s’est tenu le XXVIIIe Sommet ibéro-américain, réunion annuelle des chefs d’État et de gouvernement de 22 pays d’Amérique latine, ainsi que de l’Espagne et du Portugal, consacrée aux enjeux de coopération. À cette occasion, le président Boric a publiquement condamné l’invasion russe et déclaré que le monde ne devait pas s’habituer à cette guerre : « Il est essentiel de respecter le droit international, et dans ce cas, il a été manifestement violé non pas par les deux parties, mais par une seule, qui est l’agresseur : la Russie ». Il a également critiqué les dirigeants qui évitaient de qualifier clairement le conflit : « Je comprends que la déclaration commune ait été bloquée, car certains refusent de dire qu’il s’agit d’une guerre contre l’Ukraine ». Il a en outre insisté sur l’inacceptabilité de la formule selon laquelle « les deux parties seraient responsables », une approche défendue par certains pays, notamment le Brésil.
En conséquence, le texte final de la déclaration UE–CELAC s’est limité à une formulation exprimant « une profonde préoccupation face à la guerre contre l’Ukraine », sans condamnation explicite de la Russie en tant qu’agresseur. Ce compromis a permis de parvenir à un consensus entre la majorité des États participants, sans pour autant entériner l’idée d’une responsabilité partagée.
Parallèlement, sur le plan intérieur, le mécontentement à l’égard de la politique à orientation de gauche du président s’est progressivement accru. La question migratoire est devenue centrale. À la suite de la politique de soutien aux migrants, notamment en provenance du Venezuela, le nombre d’étrangers au Chili a atteint près de 1,9 million de personnes, soit environ 10 % de la population totale. Par ailleurs, 55 % des Chiliens estimaient que les tensions entre populations locales et migrants étaient importantes. La situation était particulièrement tendue dans le nord du pays, où de nombreux migrants installaient des campements informels, accentuant la pression sur les communautés locales.
Dans ce contexte, les questions de politique étrangère n’ayant pas d’impact direct sur la stabilité interne — y compris la guerre entre la Russie et l’Ukraine — sont susceptibles de passer au second plan. Le nouveau président, confronté à une demande sociale forte en matière de sécurité, de contrôle des flux migratoires et de rétablissement de l’ordre, est amené à recentrer son action sur les enjeux domestiques. Cette réorientation ne relève pas uniquement d’un choix politique, mais reflète également les attentes de son électorat, pour lequel la mise en œuvre des engagements pris dans des domaines socialement sensibles prime sur une politique étrangère active.
Par ailleurs, Gabriel Boric ne pouvait briguer un second mandat en raison de la législation chilienne, qui interdit la réélection consécutive. Les intérêts de la gauche modérée étaient représentés par la candidate Jeannette Jara, issue du gouvernement Boric. Toutefois, elle a obtenu un score inférieur à celui du candidat du Parti républicain, José Antonio Kast.
José Antonio Kast défend des positions conservatrices et plaide pour une approche ferme en matière de sécurité : « Le Chili sera de nouveau libre de la criminalité, libre de la souffrance, libre de la peur… le Chili a besoin d’ordre ».
La question migratoire constitue l’un des axes centraux de son programme politique. Il établit un lien direct entre l’immigration et l’augmentation de la criminalité, de l’économie informelle ainsi que les effets d’un affaiblissement du contrôle de l’État. Kast se prononce en faveur d’un durcissement de la politique frontalière et de l’intensification des expulsions. Il a notamment affirmé que l’immigration « a gravement affecté la situation sociale et économique du Chili » et a proposé de « mettre en place un corridor humanitaire pour permettre le retour des personnes vers leurs pays d’origine ».
Dès son investiture, José Antonio Kast a entamé la mise en œuvre de ses engagements. Au cours de sa première semaine au pouvoir, il s’est rendu dans le nord du pays afin de superviser le lancement de la construction d’un mur à la frontière avec le Pérou, destiné à freiner l’immigration illégale. Par ailleurs, le ministre chilien de la Défense a rencontré ses homologues d’Équateur, d’Argentine et du Paraguay. À l’issue de ces échanges, des travaux ont été engagés en vue d’un accord entre le Chili et l’Argentine portant sur la création d’un groupe conjoint de lutte contre le narcotrafic et la contrebande.
Le président José Antonio Kast et ses partisans. Source
Pour mieux comprendre les orientations de politique étrangère d’Antonio José Kast, il convient également de prendre en compte sa proximité idéologique avec Augusto Pinochet, dirigeant militaire du Chili entre 1973 et 1990. Si ce dernier a mené une politique de répression sévère, il a également mis en œuvre des réformes économiques de marché. Bien que Kast n’ait pas récemment exprimé un soutien explicite à ce régime, il avait appelé à voter en faveur de Pinochet lors du référendum de 1988. Il a en outre récemment nommé au sein de son gouvernement des personnalités ayant travaillé avec l’ancien régime ou ayant exprimé leur soutien à celui-ci. Cette proximité potentielle avec cette période de l’histoire chilienne suggère une orientation vers un modèle d’ordre strict, fondé sur une forte centralisation du pouvoir, ainsi qu’une priorité accordée à la stabilité économique au détriment de certaines valeurs libérales. Dans cette optique, les enjeux de politique étrangère, notamment la question ukrainienne, pourraient voir leur importance relative diminuer.
Les priorités de politique intérieure de Kast influencent directement ses choix en matière de politique extérieure. Un accent accru sur les enjeux domestiques implique une réduction de l’activisme international. Cette approche présente certaines similitudes avec la ligne adoptée par Donald Trump. Elle pourrait se traduire par une attention renforcée aux questions de sécurité. Toutefois, Kast ne pourra pas traiter seul des défis tels que l’immigration illégale ou la contrebande, dans la mesure où des résultats plus rapides nécessitent une coopération avec les pays voisins.
Dans cette perspective, certains partenaires potentiels se trouvent parmi les pays de la région gouvernés par des forces de droite, notamment l’Argentine. Outre les projets de coopération en matière de contrôle des frontières, on observe également une convergence dans l’orientation des réformes économiques, Kast semblant s’inspirer de celles mises en œuvre en Argentine par le président Javier Milei. Parallèlement, les relations avec le Pérou connaissent un regain de tensions, en raison de la construction du mur frontalier. La volonté de Kast de freiner les flux migratoires crée en effet un risque de blocage des migrants sur le territoire péruvien. Par ailleurs, les politiques de retour des migrants pourraient aggraver la situation dans ce pays. Dans ce contexte, une intensification du dialogue bilatéral apparaît nécessaire afin de déterminer si les dirigeants parviendront à atténuer les tensions, d’autant plus que les deux présidents partagent une orientation politique similaire.
Si l’administration précédente mettait l’accent sur la défense des droits de l’homme et sur une solidarité idéologique avec les États partageant ces principes, la nouvelle orientation diplomatique devrait davantage s’articuler autour des intérêts nationaux et d’une priorité accordée au développement économique. Cela implique une réduction du poids des jugements de nature morale au profit d’une approche plus pragmatique, centrée sur des résultats concrets tels que les échanges commerciaux ou le contrôle des flux migratoires.
À l’échelle régionale, cette évolution pourrait se traduire par une prise de distance vis-à-vis des gouvernements de gauche en Amérique latine, notamment au Brésil, en Colombie et en Bolivie. Dans cette logique, la politique de José Antonio Kast dans la région devrait privilégier le développement d’accords bilatéraux fondés avant tout sur des considérations d’intérêt économique et de stabilité sécuritaire.
Sur le plan global, Kast s’oriente vers un rapprochement avec les États-Unis, en particulier en s’inspirant de l’approche associée à Donald Trump. Ses positions présentent de nombreuses convergences avec les principes du « trumpisme », ce qui pourrait faire de lui un partenaire acceptable pour Washington dans la région. Toutefois, son orientation en politique étrangère semble moins dictée par une affinité personnelle avec le dirigeant américain que par une volonté de renforcer l’État national, en mettant l’accent sur l’ordre interne et la souveraineté. Ainsi, malgré une certaine proximité idéologique avec les approches de Trump, Kast conserve une marge d’autonomie dans ses décisions et ne s’inscrit pas dans une dépendance totale à l’égard des positions américaines.
À l’heure actuelle, près de 40 % des exportations chiliennes sont destinées à la Chine, ce qui crée un risque de dépendance. Les États-Unis occupent la deuxième place parmi les principaux importateurs de produits chiliens, mais cherchent à rééquilibrer cette situation.
Outre ces partenaires déjà traditionnels que sont la Chine et les États-Unis, l’Union européenne accorde une attention croissante à la région. Cette dynamique s’explique probablement par les perspectives de développement économique des pays d’Amérique du Sud ainsi que par l’existence de marchés encore relativement peu saturés. L’Union européenne a déjà conclu un accord de libre-échange avec les pays du MERCOSUR. Bien que le Chili ne soit pas membre à part entière de ce bloc, il en possède le statut d’État associé. Il est donc raisonnable de supposer que la coopération entre l’Union européenne et la région continuera de se renforcer, d’autant plus que l’UE a déjà officiellement confirmé sa volonté d’intensifier ses relations économiques avec le Chili.
Par ailleurs, le Chili occupe une place stratégique sur le marché des ressources minérales critiques. Cette position s’explique par le fait que les technologies de pointe nécessitent des composants issus de métaux rares, tels que le lithium. Dans ce contexte, le Chili demeure l’un des principaux acteurs mondiaux du lithium, avec des réserves estimées à 9,2 millions de tonnes, ce qui conforte son rôle croissant dans l’économie mondiale.
Réserves mondiales de lithium par pays (en tonnes de lithium), selon les données de l’US Geological Survey, 2021. Source
Dans l’ensemble, il est probable que le Chili poursuive sa coopération avec la Chine en tant que partenaire commercial clé. Toutefois, compte tenu de la nouvelle orientation idéologique, le pays pourrait accorder davantage d’attention aux positions de l’actuelle administration américaine et se tourner plus activement vers le marché européen. Dans ce contexte, il apparaît essentiel pour l’Ukraine de développer ses relations avec des partenaires dits « non traditionnels » pour sa diplomatie. Une telle approche permettrait d’élargir son influence à de nouvelles régions et d’identifier de nouveaux débouchés commerciaux.
Sous la présidence de Gabriel Boric, le Chili a affiché un soutien ouvert à l’Ukraine, une position partagée également par une partie de la société civile. Lors du Sommet pour la paix en Suisse, le 15 juin 2024, Boric a déclaré que le Chili était prêt à participer aux efforts de déminage humanitaire en Ukraine une fois la guerre terminée.
Discours du président Boric lors du Sommet mondial pour la paix en Suisse en 2024. Source
Dans ce contexte, il apparaît peu probable que les nouvelles autorités chiliennes adoptent des positions ouvertement favorables à la Russie. Le pays a intérêt à préserver son image de partenaire fiable et à continuer de respecter le droit international. Pour l’économie chilienne, le maintien de relations stables avec les pays occidentaux demeure essentiel. En effet, malgré la part importante de la Chine dans le commerce extérieur du Chili (près de 40 % des exportations), les États-Unis apparaissent idéologiquement plus proches de José Antonio Kast que la Chine communiste. D’autant plus que les États-Unis constituent le deuxième marché d’exportation des produits chiliens (environ 16 %). Par ailleurs, Washington met en place des incitations économiques et des conditions politiques qui rendent un certain rééquilibrage vis-à-vis de la Chine potentiellement plus avantageux.
Malgré les évolutions possibles de la politique étrangère chilienne, la question essentielle pour l’Ukraine ne se limite pas au niveau du soutien officiel.
Le changement de leadership politique au Chili revêt une importance qui dépasse le seul cadre des relations bilatérales, notamment en ce qui concerne la présence stratégique de la question ukrainienne dans la région. Le maintien, même modéré, du soutien des pays d’Amérique latine, ainsi que la poursuite des discussions dans le cadre de conférences et de sommets régionaux, permettent à l’Ukraine de rester visible sur la scène internationale et de contenir progressivement l’influence de la propagande russe.
Le ministre des Affaires étrangères de l’Ukraine, Andrii Sybiha, a assisté à l’investiture du nouveau président chilien, à l’occasion de laquelle une rencontre bilatérale a également eu lieu. Selon le ministre, le président nouvellement élu du Chili lui a assuré que « le soutien du Chili à l’Ukraine reste constant». Bien que certains ajustements dans les relations bilatérales puissent être anticipés, les déclarations de Sybiha à l’issue de la visite ont contribué à apaiser les inquiétudes quant à une éventuelle inflexion majeure de la politique chilienne à l’égard de l’Ukraine.
Dans les années à venir, il est probable que le Chili maintienne une position globalement favorable à l’Ukraine, bien que modérée. Toutefois, les principales priorités de la nouvelle administration devraient se concentrer sur les enjeux internes, ce qui pourrait réduire le degré d’implication du pays dans les initiatives régionales de soutien à l’Ukraine.
Parmi les axes potentiels de coopération entre les deux pays figurent notamment le secteur agricole, évoqué par Andrii Sybiha lors de sa rencontre avec José Antonio Kast. D’autres domaines pourraient également être développés, tels que l’échange d’expériences en matière de numérisation des services publics, ainsi que la coopération dans les secteurs des minerais critiques et de l’industrie de transformation.
Le Chili figure parmi les démocraties les plus stables d’Amérique latine et jouit d’une réputation de partenaire international fiable et prévisible. Dans un contexte où les positions à l’égard de la guerre entre la Russie et l’Ukraine varient fortement parmi les pays d’Amérique centrale et du Sud, la position du Chili revêt une importance particulière pour l’Ukraine dans la région. Ainsi, le Chili, aux côtés du Pérou, a soutenu la résolution des Nations unies condamnant la guerre en Ukraine, tandis que le Nicaragua s’y opposait et que des pays comme le Brésil, le Salvador et plusieurs autres se sont abstenus.
Bien que l’aide humanitaire apportée à l’Ukraine par certains États, notamment l’Argentine, soit plus significative, le Chili ne reste pas en retrait et apporte régulièrement son soutien aux positions ukrainiennes sur la scène internationale. Le pays joue également un rôle actif au sein de la CELAC, qui constitue un mécanisme régional de coordination politique et de coopération entre les États d’Amérique latine. Toutefois, la capacité du Chili à influencer l’élaboration d’une position régionale commune demeure limitée, en raison du poids structurel des principales économies de la région, en particulier le Brésil et l’Argentine.
Le changement de présidence au Chili ne devrait pas entraîner une révision radicale de la politique étrangère à l’égard de l’Ukraine, mais plutôt en modifier l’intensité et la nature. Alors que sous Gabriel Boric, le soutien à l’Ukraine s’inscrivait dans une approche fondée sur des valeurs, sous José Antonio Kast, il tend à devenir moins prioritaire, l’accent étant désormais mis sur la sécurité intérieure, la gestion des migrations et la stabilité économique. Cela signifie que le Chili continuera probablement de voter en faveur de résolutions pro-ukrainiennes et d’éviter toute prise de position pro-russe, mais qu’il sera moins enclin à initier des déclarations politiques ou des initiatives internationales en soutien à l’Ukraine.
Dans le même temps, des opportunités de développement des relations bilatérales subsistent, notamment dans des domaines concrets tels que l’agriculture, la numérisation et les minerais critiques. Le passage à une coopération plus pragmatique constitue une condition essentielle pour maintenir l’intérêt du Chili à l’égard de l’Ukraine. À défaut, le niveau des relations pourrait progressivement se limiter à un soutien diplomatique formel, sans contenu substantiel.
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